« Don’t cheat me out of the fullness of my capacity!  » (Emmanuelle Lainé)

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Don’t cheat me out of the fullness of my capacity! sur Scroll infiny Site specific photo and objects installation. Group show, Scroll Infiny, La Galerie, Noisy-le-sec, France. 2015

 

 

Est-ce que vous avez déjà vu ce mec dans le métro ? Mais si, celui qui rampe par terre entre les banquettes, celui qui se tracte sur ses deux mains glissées dans une paire de tongs. Chaque fois j’éprouve cette sensation de dérangement total, toujours l’angoisse que cette fois ça va être pire. Gling-gling fait la gamelle entre chaque glissement. Je sais que c’est lui à ce bruit et au silence qui s’installe sur la face des autres passagers, ceux qui le voient venir. À cet instant tous observent un déconcertant changement de perspective : D’abord les tongs et : « Mais bon sang, pourquoi donc se déplace-t-il ? »

Dans la foulée je lis ce conseil décomplexé sur un « wiki how : Faire la manche » qui propose, parmi d’autres astuces, le parti pris de la confusion. Je le pose là pour voir, devant cette première image dérangeante du mec aux tongs : « Excusez-moi, mesdames et messieurs, comment allez-vous ce soir ? Je suis désolé de vous déranger mais mon téléphone portable est mort et ma femme est bloquée dans la voiture dans une autre partie de la ville avec nos enfants et ils ont eu un petit accident après être tombés en panne (vous auriez une cigarette ?), ma mère aurait pu aller les récupérer mais elle est hospitalisée parce qu’elle est fatiguée et je dois prendre l’avion demain et je suis déjà dans une mauvaise posture à cause de ça (vous voyez de quoi je parle), alors, je me demandais, vous auriez la monnaie de 15 euros ou juste quelques euros pour que je puisse acheter quelque chose à manger ? ».

Voilà, bon, je ne sais pas, c’est ce qui se passe dans ma tête à l’instant où je dois écrire sur le travail d’Emmmanuelle Lainé. Disons que vous venez d’entrer dans mon atelier, c’est en chantier, c’est crade. Si j’étais Emmanuelle je vous dirais : « Je ne balaie ou je ne range pas, une fois au travail. Les objets se déplacent tout simplement. C’est assez bordélique. » ou « Il s’agit d’une réflexion en mouvement. Là, où un objet est placé, est à la fin d’un geste ».

Enfin, ce qui en résulte, ici ou là, est ce dérangement total qui incite à penser autrement ce qu’on connaît déjà plutôt qu’à découvrir ce qu’on ignore. La pensée complexe et l’autonomie du sujet, toutes ces choses que je déplace aussi en moi en ce moment et qui, si j’étais Emmanuelle, finiraient moulées dans un matériau improbable au milieu d’une sorte de mobilier mental déjà sur place.

Mais, je dis « finir », non, les moules vont resservir, multipliant qui l’empreinte d’une glissade, qui celle d’un dossier à boules anti-stress. Les répétitions sont présentes, passées et à venir, et par dessus le marché tout ça se déplace. C’est la complexité du rythme et la cohérence dans l’articulation des gestes, producteurs à l’infini, qui assurent le bon fonctionnement de l’ensemble.

Certains auteurs prennent par ailleurs l’habitude de « travailler à voix haute » pour trouver le bon rythme de leur écriture, « avoir entendu, entendre ce qu’on écrit », je l’associe à cette façon qu’a Emmanuelle de formaliser sur place la répétition de ces motifs et accents dans une mesure propre à l’espace qu’elle investit.

L’écho que produit alors la multiplicité de ces stress pattern (motifs et accents, mais aussi répartitions des contraintes) évacuent toute mécanique d’un récit prévisible et génèrent chaque fois de nouvelles visions, de nouvelles émotions. On arrive alors à quelque chose qui semble épouser « ce mouvement vers l’avant recherché dans une histoire, tout en maintenant la complexité et l’intégrité propre à une créature vivante ou à une œuvre d’art : une intégrité rythmique, un « beat » profond sur lequel chaque chose bouge. » (1)

(1) Ursula K. Leguin in The Wave in the Mind. Talks and essays on the writer, the reader and the imagination, ed. Shambhala, 2004.