« She unnames them » (by Ursula K. Leguin / traduction)

Je traduis depuis quelques temps, un peu pour moi d’abord, des essais et des nouvelles d’Ursula K. Leguin, auteure de science fiction et de fantasy dont j’adore la vision humaine et « autre » du futur, et la manière qu’elle a de raconter tout ça.

Pour l’édition de leur deuxième reader,  Charlotte Houette & Clara Pacotte de The Cheapest University m’invitent à leur proposer quelque chose. EAAPES est un groupe recherche qui travaille autour des questions queer et de féminismes dans la littérature de Science-Fiction.

Je traduis alors cette nouvelle qui est l’une des deux préférées d’Ursula elle-même, dans l’un de ses recueils. “She Unnames Them” apparait pour la première fois dans The New Yorker en 1985 (cf texte original à la suite de la traduction).

Le lancement du reader EAAPES#2 a eu lieu le 1er décembre 2018 à la Villa Vassilieff, sur une invitation de Mélanie Matranga, avec des lectures d’Helena de Laurens.

 

 

ELLE ANNULE LEURS NOMS

 

Une nouvelle d’Ursula K. Leguin

Traduction Lætitia Paviani

 

 

« Le premier jet de « She Unnames Them » a été écrit sur une serviette en papier le temps d’un bourbon on the rocks entre New York et l’Oregon, dans un avion me ramenant seule à la maison après avoir reçu un prix. Je me sentais bien. Je me sentais  d’humeur à réécrire la Bible. Cette histoire et Sur sont probablement mes préférées dans ce volume, c’est pourquoi je les ai mises en dernier. » Le Guin, Ursula K.. dans l’introduction datée de 2012 à The Unreal and the Real, Selected Stories of Ursula K. Le Guin Volume 2: Outer Space, Inner Lands. Small Beer Press. 

 

La plupart d’entre eux accueillirent l’annulation de leur nom dans l’indifférence parfaite avec laquelle ils avaient accepté et ignoré leurs noms si longtemps. Baleines et dauphins, phoques et loutres de mer y consentirent avec une grâce et un empressement tout particulier, glissant dans l’anonymité aussi bien que dans leur élément. Toutefois, une faction de yaks (1) protestèrent. Ils dirent que “yack“ sonnait bien, et que presque tous ceux qui savaient qu’ils existaient les appelaient ainsi. Contrairement aux créatures omniprésentes telles que rats ou puces qui furent appelées de cent ou mille noms depuis Babel, les yaks pouvaient véritablement dire, disaient-ils, qu’ils avaient un nom. Il discutèrent de la question tout l’été. Les comités de femelles plus âgées convinrent finalement qu’alors que le nom pouvait être utile à d’autres, il était tellement superflu du point de vue du yak, qu’ils ne le prononçaient jamais eux-mêmes, et qu’ils pouvaient donc s’en passer. Après avoir présenté leurs arguments sous cet angle, un consensus complet ne fût retardé que par l’apparition de précoces tempêtes de neige. Peu après le début du dégel, leur accord fut conclu et la désignation «yak» fût restituée au donneur.

Parmi les animaux domestiques, peu de chevaux s’étaient souciés de comment tout le monde pouvaient les appeler depuis l’échec de la tentative de Dean Swift de les nommer d’après leur propre vocabulaire. Les bovins, les moutons, les porcs, les ânes, les mulets et les chèvres, ainsi que les poules, les oies et les dindes, acceptèrent tous avec enthousiasme de rendre leur nom à la personne à laquelle — comme ils disent — ils appartenaient.

Il y eut quelques problèmes avec les animaux de compagnie. Bien sûr, les chats nièrent avec fermeté avoir jamais eu d’autre nom que ces prénoms effanineffablement personnels et tacites qu’ils s’étaient attribués eux-mêmes et qui faisaient l’objet de leur contemplation quotidienne — bien qu’aucun contemplateurs n’a jamais admis que ce qu’ils contemplent est en fait leur nom, et certains spectateurs se sont demandé si l’objet de ce regard méditatif n’était peut-être pas la Parfaite ou Platonicienne, Souris. En tout cas, c’est un point discutable maintenant. Ce fut avec les chiens, et avec quelques perroquets, tourtereaux, corbeaux et autres mynahs que le problème se posa. Ces individus, doués verbalement, insistèrent sur le fait que leurs noms étaient importants pour eux et refusèrent carrément de s’en séparer. Mais dès qu’ils comprirent qu’il s’agissait précisément d’une question de choix individuel et que quiconque souhaitait être appelé Rover, Froufrou, Polly ou encore Birdie, au sens personnel du terme, était parfaitement libre de le faire, pas un seul n’eut la moindre objection quant au fait de se séparer des minuscules (ou, en ce qui concerne les créatures allemandes, des majuscules), des appellations génériques de caniche, perroquet, chien ou oiseau, ainsi que de tous les qualificatifs linnéens qui les suivaient depuis deux cents ans comme des boîtes de conserve attachées à une queue.

Les insectes se séparèrent de leurs noms en de vastes nuages et essaims de syllabes éphémères bourdonnant et piquant et tournant et voletant et rampant et creusant. 

En ce qui concerne les poissons de mer, leurs noms se dispersèrent en silence à travers les océans comme l’ombre floue et sombre de l’encre de seiche, et dérivèrent dans le courant sans laisser de traces. Il ne restait plus personne à nommer, et pourtant je me sentais si proche d’eux quand j’en vis un nager, voler, trotter ou ramper sur mon chemin ou sur ma peau, me traquer dans la nuit ou m’accompagner un moment dans la journée.

Ils semblaient beaucoup plus proches que lorsque leurs noms s’étaient mis entre eux et moi comme une barrière claire : si proches que ma peur d’eux et leur peur de moi devinrent une seule et même peur. Et l’attraction que beaucoup d’entre nous ressentaient, le désir de sentir l’odeur de chacun, de sentir, de se frotter ou de se caresser les écailles, la peau, les plumes ou le pelage, de goûter le sang ou la chair de l’autre, de se garder au chaud — cette attraction ne faisait qu’une maintenant avec la peur, le chasseur ne pouvant s’informer du chassé, ni le mangeur de la nourriture.

C’était plus ou moins l’effet que ça m’avait fait après. C’était un peu plus puissant que ce que j’avais prévu, mais je ne pouvais pas, en toute conscience, faire une exception pour moi-même. C’est avec résolution que je dissipais l’inquiétude, allais voir Adam, et dit : « Ton père et toi m’avez prêté ça — vous me l’avez donné en fait. Ça a été très utile, mais ça semble moins adéquat ces derniers temps. Mais merci beaucoup ! Vraiment, ça a été très utile. »

C’est difficile de rendre un cadeau sans avoir l’air maussade ou ingrat et je ne voulais pas le laisser avec cette impression de moi. Il ne faisait pas vraiment attention quand ça arriva, et dit seulement, « pose ça là, OK ? », et retourna à ce qu’il était en train de faire.

L’une des raisons pour lesquelles j’ai fait ce que j’ai fait est que ce discours ne nous a conduit nulle part, mais tout de même je me suis sentie un peu laissée tomber. J’étais prête à défendre ma décision. Et je pensais que peut-être, quand il l’aurait remarqué, il aurait pu en être contrarié et vouloir parler. Je rangeai quelques affaires et bricolai un peu, mais il continua à faire ce qu’il était en train de faire et à ne se préoccuper de rien d’autre. Enfin, j’ai dit: «Eh bien, au revoir, chéri. J’espère que la clé du jardin apparaitra. »

Il assemblait ensemble des éléments et dit sans lever la tête, « OK, chérie, on mange à quelle heure ? » 

« Je ne suis pas sûre, » j’ai dit, « je m’en vais là. Avec — j’hésitai, et dis finalement, « avec eux, tu sais, » et j’y allais. En réalité, je venais juste de réaliser à quel point il aurait été difficile de m’expliquer. 

Je ne pouvais pas bavarder comme je le faisais en prenant tout pour acquis. Mes paroles maintenant devaient être aussi lentes, aussi nouvelles, aussi simples et aussi timides que les pas que je fis en descendant le chemin de la maison, m’éloignant entre les danseurs aux branches sombres, grands et immobiles contre l’hiver brillant.

(1) yak yak yak yak, se traduit par et patati et patata en français. Cette information est-elle utile ou pertinente ? Je la trouve amusante. Ndlt.

 

 

SHE UNNAMES THEM

a short story by Ursula K. Leguin

The first draft of “She Unnames Them” was written down on a cocktail napkin during a bourbon on the rocks on an airplane flying home alone from New York to Oregon after getting an award. I was feeling good. I was feeling like rewriting the Bible. That story and “Sur” are probably my favorites in this volume, which is why I put them last.

Most of them accepted namelessness with the perfect indifference with which they had so long accepted and ignored their names. Whales and dolphins, seals and sea otters consented with particular grace and alacrity, sliding into anonymity as into their element. A faction of yaks, however, protested. They said that “yak” sounded right, and that almost everyone who knew they existed called them that. Unlike the ubiquitous creatures such as rats or fleas who had been called by hundreds or thousands of different names since Babel, the yaks could truly say, they said, that they had a name. They discussed the matter all summer. The councils of the elderly females finally agreed that though the name might be useful to others, it was so redundant from the yak point of view that they never spoke it themselves, and hence might as well dispense with it. After they presented the argument in this light to their bulls, a full consensus was delayed only by the onset of severe early blizzards. Soon after the beginning of the thaw their agreement was reached and the designation “yak” was returned to the donor. 

Among the domestic animals, few horses had cared what anybody called them since the failure of Dean Swift’s attempt to name them from their own vocabulary. Cattle, sheep, swine, asses, mules, and goats, along with chickens, geese, and turkeys, all agreed enthusiastically to give their names back to the people to whom—as they put it—they belonged. 

A couple of problems did come up with pets. The cats of course steadfastly denied ever having had any name other than those self-given, unspoken, effanineffably personal names which, as the poet named Eliot said, they spend long hours daily contemplating—though none of the contemplators has ever admitted that what they contemplate is in fact theirname, and some onlookers have wondered if the object of that meditative gaze might not in fact be the Perfect, or Platonic, Mouse. In any case it is a moot point now. It was with the dogs, and with some parrots, lovebirds, ravens, and mynahs that the trouble arose. These verbally talented individuals insisted that their names were important to them, and flatly refused to part with them. But as soon as they understood that the issue was precisely one of individual choice, and that anybody who wanted to be called Rover, or Froufrou, or Polly, or even Birdie in the personal sense, was perfectly free to do so, not one of them had the least objection to parting with the lower case (or, as regards German creatures, uppercase) generic appellations poodle, parrot, dog, or bird, and all the Linnaean qualifiers that had trailed along behind them for two hundred years like tin cans tied to a tail. 

The insects parted with their names in vast clouds and swarms of ephemeral syllables buzzing and stinging and humming and flitting and crawling and tunneling away. 

As for the fish of the sea, their names dispersed from them in silence throughout the oceans like faint, dark blurs of cuttlefish ink, and drifted off on the currents without a trace. None were left now to unname, and yet how close I felt to them when I saw one of them swim or fly or trot or crawl across my way or over my skin, or stalk me in the night, or go along beside me for a while in the day. They seemed far closer than when their names had stood between myself and them like a clear barrier: so close that my fear of them and their fear of me became one same fear. And the attraction that many of us felt, the desire to smell one another’s smells, feel or rub or caress one another’s scales or skin or feathers or fur, taste one another’s blood or flesh, keep one another warm,—that attraction was now all one with the fear, and the hunter could not be told from the hunted, nor the eater from the food. 

This was more or less the effect I had been after. It was somewhat more powerful than I had anticipated, but I could not now, in all conscience, make an exception for myself. I resolutely put anxiety away, went to Adam, and said, “You and your father lent me this—gave it to me, actually. It’s been really useful, but it doesn’t exactly seem to fit very well lately. But thanks very much! It’s really been very useful.”

It is hard to give back a gift without sounding peevish or ungrateful, and I did not want to leave him with that impression of me. He was not paying much attention, as it happened, and said only, “Put it down over there, OK?” and went on with what he was doing. 

One of my reasons for doing what I did was that talk was getting us nowhere; but all the same I felt a little let down. I had been prepared to defend my decision. And I thought that perhaps when he did notice he might be upset and want to talk. I put some things away and fiddled around a little, but he continued to do what he was doing and to take no notice of anything else. At last I said, “Well, good-bye, dear. I hope the garden key turns up.” 

He was fitting parts together, and said without looking around, “OK, fine, dear. When’s dinner?” 

“I’m not sure,” I said. “I’m going now. With the—” I hesitated, and finally said, “With them, you know,” and went on. In fact I had only just then realized how hard it would have been to explain myself. I could not chatter away as I used to do, taking it all for granted. My words now must be as slow, as new, as single, as tentative as the steps I took going down the path away from the house, between the dark-branched, tall dancers motionless against the winter shining.

Le Guin, Ursula K.. The Unreal and the Real, Selected Stories of Ursula K. Le Guin Volume 2: Outer Space, Inner Lands (Emplacements du Kindle 6542-6560). Small Beer Press. Édition du Kindle. 

 

LANCEMENT DU READER EAAPES#2 À LA VILLA VASSILIEFF

 

 

📆SAMEDI 1er DECEMBRE 2018
de 16h à 19h

🚩Villa Vassilieff – Pernod Ricard Fellowship

👍Entrée libre et gratuite
Conversation en français

Sur invitation de Mélanie Matranga, Clara Pacotte et Charlotte Houette présentent le reader EAAPES #2 à la Villa Vassilieff – Pernod Ricard Fellowship. À cette occasion, des textes seront lus par Helena de Laurens.

EAAPES#2
344P35#2

L3 C3RV34U 357 C4P48L3 D3 D3CH1FFR3R C3 M3554G3
P4RC3 QU’1L 1N73RPR373 L35 CH1FFR35 C0MM3 D35
L377R35 “M4L 3CR173S” 37 73N73 D3 L3UR D0NN3R
UN 53N5. 0N 4D0R3 M3M3 C3 63NR3 D’3X3RC1C3
D3 L3C7UR3 SUR L35 1N73RN375 D0NC 4 C3LL35
37 C3UX QU1 53 PL416N3N7 D3 N3 P45 P0UV01R
L1R3 L3 L4NG4G3 1NCLU51F,
C140*

EAAPES est un groupe de recherche mené par Charlotte Houette et Clara Pacotte au sein de la Cheapest University. Le reader 344P35#2 poursuit leurs recherches en groupe autour des questions queer et de féminismes dans la littérature de Science-Fiction. Il regroupe des traductions de nouvelles issues du recueil Sisters Of The Revolution, des interviews, des textes originaux et contemporains, des extraits de fiction, ainsi que des essais théoriques. Tous les textes sont publiés dans leur langue d’origine et traduits en français car l’une de leurs préoccupations principales est l’accessibilité. Les textes présentés sont considérés comme des références, une base de réflexion sur les questions de corps hybrides, d’écriture inclusive, de variables de genre et de projections sociales utopiques ou dystopiques.

https://thecheapestuniversity.org/programme/eaapes/
https://twitter.com/eaapes

344P35 #2 ne pourrait pas exister sans les contributions de Alexia Foubert, Antoine Trapp, Ariane Sirota, Barabara Sirieix, Camille Pageard, Dora Diamant, Esmé Planchon, Helena de Laurens, Hélène Baril, Lætitia Paviani, Loraine Furter, Louise Truc, Mélodie Simonnet, Rosanna Puyol, Roxanne Maillet

🔜 plus d’informations ici :
www.villavassilieff.net
info@villavassilieff.net

*Le cerveau est capable de déchiffrer ce message parce qu’il interprète les chiffres comme des lettres “mal écrites” et tente de leur donner un sens. On adore même ce genre d’exercice de lecture sur les internets donc à celles et ceux qui se plaignent de ne pas pouvoir lire le langage inclusif, ciao.

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English Version
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📆SATURDAY 1, DECEMBER
From 4 pm to 7 pm

🚩Villa Vassilieff – Pernod Ricard Fellowship

👍Free entrance
Event in French

Invited by Mélanie Matranga, Clara Pacotte and Charlotte Houette present the Reader EAAPES #2 at Villa Vassilieff- Pernod Ricard Fellowship. On this occasion, texts will be read by Helena de Laurens.

EAAPES is a research group led by Charlotte Houette and Clara Pacotte in the Cheapest University. The reader 344P35#2 participates in a group research around the question of queer and feminism in the science-fiction literature. He regroups the translations of documents from the new Sisters of the Revolution collection: interviews, original and contemporary texts, fiction extracts, and theoretical essays. All the texts are published in their original language and translated to French, since one of their main preoccupations is accessibility. The texts are considered as references, a source of reflection on the questions of the hybrid bodies, inclusive literature, variance in genres, and utopian and dystopian social projections.

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