Demain, le vaisseau chimère (GGSV)

Le studio GGSV (Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard) m’invitent à écrire un conte de fin d’année, dans le cadre de leur exposition à la Galerie des Galeries au cœur des Galerie Lafayette qui se tient du 8.11.18 au 27.0119.  Je leur écris une histoire dont l’un des protagonistes est un microbe. J’y développe des thèmes que j’ai croisé autour de mes lectures de textes d’écoféminisme (notamment les très bons recueils coordonnés par la philosophe Émilie Hache, « Reclaim » et « Ecologie politique : Cosmos, communautés, milieux »). J’y rend hommage aux écrits de Starhawk (autrice et militante écoféministe) ou à ceux de Vinciane Despret (philosophe).

 

DEMAIN, LE VAISSEAU CHIMÈRE

Autrefois, il fût un temps, où l’on aurait pu dire qu’à l’approche du soir, le jour tirait à sa fin. Pourtant, ces jours-ci, ceux d’un temps que l’on ne connait pas encore, cette expression commune par le passé, avait, semblait-il, perdu tout son sens. De sens, il n’y en avait plus. Pas plus d’avant que d’après, pas plus de lever, que de coucher, aucun retour possible et peu de perspectives ; plus une ombre, ni plus aucun doute. Cette écrasante clarté, consumait tout au présent et figeait de son éclat chaque être sans exception, chaque heure, chaque minute, chaque seconde. Si bien que l’on rêvait en plein jour de la fraîcheur changeante des crépuscules ou des mouvements imprécis des bruits de la nuit. Il faisait jour, atrocement jour, comme chaque jour, et la nuit ne venait pas. « Hélas ! » se lamentait le Vieil Esprit, « Qu’ai-je fait ? ». Assis au beau milieu de sa quête, face à lui-même, mécontent, il gémissait et agitait sa lourde tête ; il la serrait fort, comme si elle allait s’échapper d’entre ses deux mains. 

Le Vieil Esprit avait toujours été un personnage éminent, dont l’autorité était crainte et respectée. Il avait été la figure dominante d’un monde puissant depuis la nuit des temps. Mais le chagrin l’avait envahi. Il ne trouvait plus de réponse. Plus une seule. Les questions qu’il se posait auparavant ressemblaient aujourd’hui à de solides portes closes. Il s’était enfermé ici, l’âme morose, et passait et repassait du temps à y penser. Au bout de cent jours, où pas une nuit ne vint, évidemment, il se dit que le temps était venu. Il allait rassembler et trier l’essentiel de ses souvenirs et remplir de toutes ces merveilles les pièces vides de sa pensée, aménager ainsi les couloirs et les placards de sa mémoire, pour ne rien perdre, ne rien oublier, avant… il hésita une seconde…de partir. À cet instant précis, pris par un hoquet indésirable, puis d’une quinte de toux abominable, il éternua à s’en décrocher les amygdales, crachant force débris et postillons, qu’il expulsa, à la hâte, dans le creux de ses deux mains.

C’est alors que quelque part, entre ses doigts hagards, se fit entendre une drôle de voix. Encore tout abasourdi par le violent séisme qui venait de le saisir, il ne réalisa pas tout de suite d’où provenait la faible interpellation. Son nez le chatouillait encore et il craignait le pire. Ce fût en y portant la main, pour le soulager en le pinçant, qu’il entendit à nouveau la question, cette fois plus clairement : « Que vas-tu faire ? ». Bien que fort secoué, il décida de ne pas s’en inquiéter, sans doute le sifflet de ses oreilles endommagées. « Que vas-tu faire ? » réitéra la voix irritée. Le Vieil Esprit considéra le vide autour de lui, dont, à l’évidence, pas une portion ne pouvait échapper à la scrupuleuse et accablante lumière de ce jour, identique à tous les autres. Il n’y trouva décidément rien de changé. Il risqua cependant une réponse à peine audible : « Comment ça ? ». « Comment ça, comment ça ? » s’affola l’invisible gosier qui faillit s’étrangler. D’un coup d’un seul, comme pour se réveiller, le Vieil Esprit, frappa de ses deux mains. 

AÏE ! » hurla le quelque chose. « Es-tu donc cinglé ? ». Le son de malheur provenait, sans doute par erreur, du creux de ses deux mains. Il en approcha  son oreille, intrigué. « Qui parle ? » tenta-t-il, sans trop y croire. Le dialogue qui suivit dépasse l’entendement. La voix se présenta sous le nom de Petite Vie ou quelque chose de cet acabit. Il fût bien difficile au Vieil Esprit de se faire à ce qu’il entendit, toutefois, plus par commodité que par conviction, il admit le fait que la chose invisible était en fait microscopique et que pour le moment, il était plus raisonnable de ne pas contrarier le microbe, lancé à présent dans un improbable discours. Petite Vie voulait tout savoir du projet du Vieil Esprit : Quels souvenirs emporterait-il avec lui ? De quoi remplirait-il les chambres du navire qui l’emporterait loin d’ici ? Que garderait-il d’aujourd’hui ? Enfin qu’en était-il de l’obscur ? Serait-il du voyage ? Comment s’imaginer le futur sans le souvenir de l’ombre ? Faisait-il une différence entre avenir et devenir ? Et si plus rien n’avait de relief, comment voir demain ? 

Bousculé par tant de questions, le Vieil Esprit s’agita. Il marqua rapidement d’une croix l’emplacement d’où venait la voix et fourra sa main dans sa poche. Il s’occuperait de cela plus tard, il n’avait plus beaucoup de temps. Il pensa d’abord à ce qui constituait sa planète et au sol sous ses pieds. Il pensa aux pierres, aux rochers, aux montagnes. Il en remplit la première pièce du vaisseau. Il transporta mentalement des tonnes de cailloux d’échelles diverses, installa l’image de vastes plaines calcaires, puis se rappela les plages, leurs milliers de grains et de galets. Il façonna autour quelques charmants souvenirs de collines rondelettes. Vint ensuite la vision de solides plateaux de roches, derrière lesquels, il agença pêle-mêle de majestueuses réminiscences d’alpages, composés d’un amoncellement savant de massifs, de pics et de pitons, de puys et de sommets. Il organisa ainsi, de mémoire, un paysage colossal, sans limites et sans-âge, grandiose et inerte. Le résultat était spectaculaire. Mais Petite Vie s’agaça « Non, non, non, ce n’est pas tout ! ». Le Vieil Esprit ne l’écoutait pas, harassé par tous ces efforts, il s’assoupit dans la lumière vive de cette fin de journée qui n’en finissait pas, en songeant aux lendemains. 

Tandis que bercé de certitudes, le Vieil Esprit dormait d’un sommeil de plomb, Petite Vie considéra le magnifique panorama minéral dont était rempli la première pièce. Rien ne semblait réel. Il n’y avait là dans ces parois, ni gouffre, ni sensation de vertige, pas de craquements, aucune crevasse, zéro tremblement, nulle érosion et pas le moindre début de mouvement de plaques. Petite Vie interrogea le vrai monde de Pierre, celui que le Vieil Esprit s’apprêtait à abandonner : « Est-ce bien sérieux ? Comment peut-on garder un souvenir pareil de vous ? » Le peuple de Pierre s’amusa de cette pleurnicherie. Profitant du sommeil du Vieil Esprit, il s’anima de tous ses éléments. Rocs et récifs se mirent à rouler sur eux-mêmes. Rien ni personne ne peut imaginer un chambardement pareil, c’était ahurissant. Puis les montagnes et les plaines s’étirèrent, se dégourdir et, tout en taquinant avec fracas l’inquiétude de Petite Vie, se mirent à sculpter la lave autour de leurs volcans en de drôles de cavités habitables, à empiler de vieux continents comme d’immenses villages à étages, à creuser ici des tunnels où il y avait des murs, et là des passerelles au dessus des vides. « Allons, allons Petite Vie, on allait très bien avant de le rencontrer, on se débrouillera très bien sans lui demain ». 

Comme chaque jour, à la même heure, le Vieil Esprit se réveilla et comme chaque jour, il faisait jour. La luminosité aveuglante ne lui permit pas de noter le moindre changement, il n’aurait d’ailleurs pas eu l’occasion de s’y attarder tant il était occupé à imaginer ce qui allait occuper la deuxième pièce dans le palais de sa mémoire. Cette fois il s’intéressa aux vents. Il se souvenait de la caresse des brises chaudes sur sa nuque, des graines légères emportées et déposées dans la terre pour donner vie à de nouvelles plantes, des courants d’air qui agitaient les rideaux aux fenêtres, de ceux plus puissants qui poussèrent loin et longtemps les embarcations à voiles, et vite, plus vite, les pales géantes des éoliennes. Ce vent rafraîchissait, réchauffait, distribuait, enveloppait et produisait de l’énergie. Il en remplit toute la chambre. Petite Vie soupira : « Ce ne sera pas suffisant, il manque l’essentiel. » Ces mots, quelqu’un plus haut n’avait pas la moindre envie de les entendre et Petite Vie se retrouva une nouvelle fois consigné au fond de la poche, en un tour de main. 

Fier du travail accompli, le Vieil Esprit s’assoupit. Petite Vie s’adressa alors aux vents réels, ceux qui battent le ciel et giflent le visage. « Dites les vents, regardez-donc le portrait que l’on fait de vous ici ! » Les vents s’approchèrent, grondèrent et soufflèrent : « Sapristi ! C’est pas joli joli ! » puis s’éloignèrent en pagaille dans un épouvantable fouillis de moqueries. Petite Vie ne put les retenir mais continua à les observer de loin. Ces derniers temps, chaque souffle d’air, chaque expiration douloureuse, chaque baiser manqué, chaque mauvaise toux, chaque haleine chargée, chaque pet de termite, chaque rot de vache, chaque chuuuut, chaque pfiou !, ainsi que toutes sortes de ras-le-bol passagers, tout cela venaient gonfler l’énorme tourbillon des vents de la planète. C’était un phénomène qui avait pris de l’ampleur. C’était à la fois amusant et effrayant à regarder. Bien sûr, le Vieil Esprit ne l’avait jamais observé, puisqu’à chaque fois que cela se produisait, il avait les yeux fermés. Petite Vie suivit le manège de l’invisible. Comme chaque fois, l’insupportable masse d’air s’était jetée de toute son immensité dans un tas de déchets plastiques qui flottaient à la surface des océans. D’abord, elle se glissait dessous et formait d’immenses remous, qu’elle faisait onduler en vagues régulières. Cela durait un petit moment, jusqu’à ce que ce  petit effet dégagea de la surface une odeur méphitique de vase et de produits chimiques. Elle s’en échappait alors en trombe soulevant tout ce bazar en d’immenses poches bariolées de résidus putrides, qu’elle remplissait et ballotait dans tous les sens, les soulevant loin au dessus du sol. Les ballots prenaient des formes diverses, et composaient parfois des rébus, souvent méchants et toujours grossiers. Soudain, les vents repassèrent à toute allure et sifflèrent à la face de Petite Vie : « Cesse de chouiner microbe, on allait très bien avant de le rencontrer, on se débrouillera très bien sans lui demain ».

Le Vieil Esprit avait étonnamment bien dormi cette fois-ci, ce qui le mettait de charmante humeur pour son prochain ouvrage. Les souvenirs qui rempliraient la prochaine pièce lui tenaient particulièrement à cœur. Il ne partirait pas sans avoir tapisser chaque recoin de cette chambre des images somptueuses de magnifiques forêts vierges. Il imaginait quelque chose d’une pureté magistrale, une nature à l’état sauvage regorgeant de merveilles de fruits et peuplée d’animaux vifs et astucieux, des milliers de kilomètres de troncs sans fins, des feuilles épaisses transpirant la chlorophylle, des lianes soyeuses tressées au fil du temps et s’élançant de branche en branche comme par miracle. Le miracle de la nature ! Transporté par cette évocation, le cœur lourd et les larmes aux yeux, le Vieil Esprit s’était levé, bras aux ciel. Ayant pris de la hauteur, Petite Vie en profita pour se permettre un commentaire : « Qu’est-ce que tu racontes ? Tu as perdu la tête ? En as-tu seulement vu une de tes propres yeux de forêt vierge ? » Le Vieil Esprit, embarrassé, marmonna quelque chose comme quoi il n’avait pas besoin d’avoir été témoin de certaines choses pour savoir avec précision certaines choses, et son esprit s’égara dans les motifs très anciens d’un bibelot fait-main.  

Ce jour-là, le Vieil Esprit eut du mal à s’endormir. Cette maudite petite voix commençait à lui donner du tracas, et il n’aimait pas le tracas. « Personne n’aime le tracas », pensa la petite voix, « pour autant, quand on en a, il s’agit de ne pas faire n’importe quoi ». L’imperceptible Petite Vie quitta la croix qui l’assignait en un endroit des doigts du vieillard et se promena un moment dans l’œuvre de nature luxuriante que le Vieil Esprit n’avait pu achever. Ici, tout n’était que faux-semblant et rien, absolument rien, n’était d’origine. « Je dois dire qu’il ne manque pas d’imagination, ce vieux cochon » s’exclama Petite Vie. « S’il était aussi malin qu’un cochon, ça se saurait ! » souligna une  autre voix. Là, au beau milieu des cocotiers bizarroïdes et de la mousse aux racines intoxiquée par un drôle de jus multicolore, se tenait un mouton. Le rêve virait au cauchemar. « Non tu ne rêves pas, je suis la seule chose authentique dans ce paysage » « Mais que fais-tu là ? » s’enquit Petite Vie. « J’y ai toujours été, mais on ne s’en souvient pas. S’en souviendra-t-on demain ? » 

Minuscule était l’être qui l’écoutait, grande était son attention, le Mouton Intelligent poursuivit : « On a toujours pensé que j’étais bête, alors qu’on ne m’a jamais posé de questions intelligentes. On pense que les miens ne sont pas doué de sentiments, ni d’amitié, mais comment peut-on l’être quand on n’a eu de cesse de nous séparer et de nous sélectionner. Nous avons perdu le sens de notre valeur, nous avons été jugés sur des critères de performance et de compétition. Pourtant avant de nous battre, nous nous embrassons sur le nez. » Petite Vie n’en revenait pas. « La bagarre, n’est pas notre nature, mais elle créé du lien. », continua le mouton, «La forêt, elle, n’a été vierge et sauvage que chaque fois qu’elle a été vidée des êtres qui la peuplaient, décimés par quelques autres, et juste avant que de nouveaux arrivent, trouvant alors l’endroit désert. Mais la forêt n’a jamais été déserte, elle est habitée depuis toujours. Quant à nous, qui sait ce que l’on serait devenu si on n’était pas devenu… des moutons. Pour cela il aurait fallu prendre le temps de nous connaitre, mais viens, sortons de là, je vais te montrer un passage secret. » Petite vie lui emboita le pas. « On allait très bien avant de le rencontrer, certes », poursuivit l’animal, « mais à moins qu’il ne disparaisse tout seul et par sa faute, il faudra bien lui faire une place parmi nous demain. » 

Pendant tout ce temps, le Vieil Esprit qui ne dormait pas tout à fait, avait écouté tout ce qui se disait. Alarmé comme jamais, il décida de suivre le Mouton Intelligent et le microbe dans le passage secret. « À vrai dire ce Vieil Esprit nous amuse beaucoup ici », déclara le Mouton Intelligent tout en s’engouffrant dans un étrange couloir. « Il en est encore à penser qu’il est le centre du monde ! » Petite Vie ne put s’empêcher de glousser. « Il n’imagine même pas un instant que ce vaisseau, il n’est pas le seul à le remplir ! » Cette fois, les deux se mirent à rire de bon cœur. Le Vieil Esprit qui les suivait, vexé, tâcha de se faire le plus discret possible, en s’aplatissant de côté. « J’ai pourtant essayé de lui expliquer », dit Petite Vie ayant retrouvé son sérieux, « mais il n’a rien voulu entendre ». « Comme il n’a jamais rien voulu voir », enchaîna l’animal à quatre pattes. « Je lui ai parlé de l’ombre, mais il ne m’a pas écouté. » « Que veux-tu faire, la Nuit n’a plus de prise dans un esprit comme le sien, c’est pourquoi elle a fuit ». « Pense-tu qu’il soit trop tard ? » Dans un coin, le Vieil Esprit tendait l’oreille en se tordant les deux mains.

C’était comme si Le Mouton Intelligent parlait dans le vide, pourtant il s’adressait bien à quelqu’un : « Regarde bien autour de toi. Que vois-tu ? », Là où il regardait, l’invisible Petite Vie lui répondit : « Je te vois toi, je me vois moi… », puis tout bas, « …et je pense que je vois le Vieil Esprit qui nous écoute là-bas ». Le Mouton Intelligent le constata également. « Et quoi d’autre ? ». « Je vois du noir, du blanc, du clair et du foncé. Je vois l’ombre et la lumière, l’une à côté de l’autre. Le jeu de leurs relations semblent infini. De nouvelles formes apparaissent, comme de nouvelles portes. » Petite Vie avait à peine achevé sa phrase, qu’une ombre discrète fila entre les deux interlocuteurs et se précipita contre l’une de ces providentielles issues. Le microbe soupira : « Il faudra donc encore faire avec lui ? ». « C’est là toute la question de ce voyage », répondit le Mouton Intelligent. C’est alors qu’une autre voix, vive et limpide, ruissela du fond de la pièce qui s’ouvrait à eux : « L’obscur est tout ce dont nous avons peur et que nous ne voulons pas voir. Approchez ! » La chambre que découvrirent le Mouton Intelligent et Petite Vie était imposante et souterraine, mais dégagée et claire comme l’azur et vaste comme demain. 

Au bord du monde, le peuple des Pierres se tenait là, formant un ensemble d’arches arrondies et solides, et autour de leurs jambes colossales, s’enroulaient, infatigables, les Vents turbulents. L’aimable filet de voix s’écoulait toujours : « Le Vieil Esprit ne sait pas encore qui il est, ni la place qu’il a parmi nous ». Les Vents s’engouffrèrent dans un coin de la pièce, où se cachait le Vieil Esprit et le chahutèrent tant qu’il faillit tomber à la renverse : « Encore faut-il qu’il se fasse à l’idée que sa vision ne décollera d’ici que s’il ne rêve plus tout seul ! ». Le mouton et le microbe rejoignirent le Vieil Esprit, qui, ébouriffé et sans dessus dessous, avait été planté là, au centre de la pièce. La voix maternelle se fit pénétrante et lui parla tout doucement : « Vieil Esprit, tu nous a imaginé, contraint et transformé, à nous de t’affronter et de te rêver autrement ». Le Vieil Esprit, plongé dans un profond désarroi, consultait ses mains sans trop savoir quoi faire : « Est-ce cela Demain ? ». 

Ses pensées chahutaient autant que, tout autour de lui, formes et sons, couleurs et reflets. Il scrutait la croix qu’il avait tracé dans sa main, à l’emplacement de Petite Vie. Il devait être bien fatigué car soudain il lui sembla que la croix remuait et qu’elle s’allongeait. Il ne rêvait pourtant pas, la croix prenait maintenant toute sa paume et grandissait encore. C’était comme si… comme si c’était lui qui rétrécissait. Le X était immense à présent, bien plus grand que lui. Une voix familière lui chuchota quelque chose à l’oreille. Cette silhouette, qu’il voyait pour la première fois, était à peine plus haute que lui. Elle répéta. « J’ai dit : “Ha… Jeune Esprit, enfin te voilà !“ » Et cette fois, il la reconnue. C’était Petite Vie. Un brouhaha joyeux s’élevait de la salle  ; un groupe de créatures s’amusait autour d’une grande fontaine. Le Vieil Esprit voulut parler mais il n’arrivait pas articuler le moindre mot. Il n’en connaissait plus un seul. Petite Vie sourit et s’éloigna pour aller rejoindre les autres, mais après quelques pas, le microbe se retourna et dit : « …À demain ? ».

 

 

À l’entrée de l’exposition une machine distribue des tickets pour les plus jeunes visiteurs, un long, un court… Deux des personnages leur présente l’exposition et les font entrer dans l’histoire.

 

 

Ticket / histoire longue : Version Petite Vie

Cette histoire se passe dans un présent que l’on ne connait pas encore, c’est-à-dire dans un présent qui n’est pas encore arrivé, ou dans le futur si tu préfères ! Un ami à moi dit que le présent ça n’existe même pas, puisque, soit il n’est pas encore là, soit il est déjà passé ! 

Je me présente, je m’appelle Petite Vie et je vais te guider à travers les salles du vaisseau dans lequel tu viens d’entrer. On l’appelle Demain ce vaisseau, Demain, le vaisseau chimère. Je vais t’expliquer pourquoi.

Sais-tu ce qu’est une chimère ? C’est beaucoup de choses à la fois une chimère. Dans la mythologie, c’est un monstre fabuleux qui a la tête d’un lion, le corps d’une chèvre, la queue d’un dragon et qui crache du feu ! Pour d’autres, c’est un animal fantastique avec un buste de femme ! 

Parfois c’est quelque chose qui nous fait peur mais la plupart du temps, c’est simplement une rêverie un peu folle ou carrément une illusion. Dans tous les cas, c’est une création de l’esprit, car c’est quelque chose qui n’existe que dans notre imagination. Et Demain, c’est tout ça aussi. 

Moi, je suis ce qu’on appelle un micro-organisme, un microbe, je suis petit mais bien réel. Tu me vois là ? Ha non, j’oubliais, évidemment que tu ne me vois pas, je suis invisible à l’œil nu ! Mais écoute moi, je vais te raconter ce qui se passe ici. 

Tu es arrivé dans une grande pièce vide où il n’y a que des portes. À partir de là, tu vas traverser un bâtiment qu’a imaginé le Vieil Esprit, un vieux bonhomme qui essaye de rassembler les souvenirs qu’il a de sa chère planète, une planète que la Nuit a quitté et où il fait jour absolument tous les jours ! Il pense que ces souvenirs lui appartiennent et qu’il est le seul à les habiter, mais tu verras que c’est loin d’être le cas. 

Entre dans la première salle, c’est le monde du Peuple de Pierre. Le Vieil Esprit se l’imagine immobile et sans faille, mais toi, regarde bien, ce monde bouge, et chacune de ses crevasses, chacun de ses petits grains de sable nous raconte quelque chose. 

Dans la deuxième salle, oulala ! Le Vieil Esprit n’avait en tête que des courants d’air rafraîchissants ou travailleurs, de ceux qui gonflaient les voiles des bateaux ou qui faisaient tourner les roues des moulins, mais regarde ces vilains Vents turbulents, comme ils s’amusent avec nos poubelles cradingues au dessus du pauvre Océan. 

Maintenant, tu entres dans la pièce suivante. Qu’est-ce que tu vois ? Quelle est cette nature sauvage ? Est-elle réelle ou n’est-ce que le fruit de l’imagination du Vieil Esprit ? Et les Animaux qui habitent cette nature, qui sont-ils vraiment ? On les croit bêtes, mais leur a t-on seulement posé des questions intelligentes ? Qu’en penses-tu ? 

Je dois te confier un secret à présent : L’une de ces portes mène vers la dernière salle du vaisseau. C’est un couloir étrange dans lequel tout est noir et blanc, il s’agit du passage du Temps, si tu le traverses, tu trouveras au bout de celui-ci, une autre porte. Si tu pousses cette porte, alors… mais je ne t’en dis pas plus, je viens avec toi. Allez viens, les autres y sont déjà !

 

 

Ticket / histoire courte : Version Vieil Esprit

Quelle nuit épouvantable ! Ha, mais qu’est ce que je raconte, voilà des années qu’il ne fait plus nuit par ici. Il fait jour tous les jours, le jour tombe, et hop, voilà qu’il fait jour ! Mais ça n’a rien de drôle, crois moi, tout ce qu’il y a d’obscur en ce monde nous a quitté et ça je ne le souhaite à personne, pas même à moi, c’est pourquoi je m’en vais, d’ailleurs… mais une minute, qui es-tu toi ? Oh, bien sûr, j’ai compris, tu es venu voir mon splendide vaisseau, j’imagine qu’on en parle à des kilomètres à la ronde ! Eh bien soit, je vais te montrer les merveilles que je compte emmener avec moi. Ce sont là tous les souvenirs que j’ai de ma chère planète. Il m’a fallu des années pour reconstituer tout cela, et c’est une réussite tu verras ! Il y a là tous les éléments naturels, l’air, les montagnes, les plantes, toute la beauté de cet univers. Entre par ici, et pousse la première porte, je te… AT…Je…TCHOUM ! Je te suis… AT…AT… Ouf… Me voilà bien, je… ATCHOUM !!… Mais qu’est-ce qui m’arrive, je… AT—CHOUM !! Passe devant, je te… je te rejoins, ATCHOUM, ATCHOUM, ATCHOUM !!!