"La piaule de Pleurnichos" par Suicidas (CONVIVIO)

« La piaule de Pleurnichos » par Suicidas (CONVIVIO)

IMG_1372 IMG_1373  C’est dans une débauche de faste et d’extravagance que le Club des Compagnons de la Vie Inimitable inaugurait cette semaine la nouvelle édition de son très attendu symposium. Selon le protocole que semblent avoir établi, depuis quelques années, Antoine et Cléopâtre, un mystérieux couple de milliardaires, le lieu de rendez-vous est resté inconnu jusqu’à l’arrivée des convives sur place. On pouvait néanmoins affirmer, selon ce même protocole, que les festivités se dérouleraient cette fois encore sur une île artificielle.  Les premières années avaient vu en effet l’invasion provisoire de lieux historiques, fragiles ou inadéquats pour leur seule qualité d’îles artificielles. Parmi celles qui avaient le plus souffert de ces rassemblements outranciers, on comptait les îles souples et flottantes d’Uros sur le lac Titicaca, tressées de roseaux qu’on appelle tortora, et les Crannogs, des îles-habitations datant du néolithique, reconstituées sur les eaux peu profondes des lochs écossais. Cette année, le couple et sa bande d’invités avaient choisi d’envahir l’île japonaise de Yumenoshima, une île artificielle, imaginée par des industriels inspirés pour se débarrasser de quelques tonnes de déchets issus de l’aéronauti que. Animés par cet élan créatif, ces derniers avaient baptisé leur œuvre Yumenoshima, c’est-à-dire Dream Island, l’« île de rêve », bien avant que les premiers occupants du petit paradis ne commencent à se plaindre de mauvaises odeurs. On conjecturait pour l’année suivante l’occupation de l’île de Notre-Dame, à Montréal, un autre monticule érigé à partir de matières excavées lors des travaux du métro de la capitale. Le grand anniversaire, lui, serait célébré sans surprise sur l’un des complexes d’îles artificielles de Dubaï, les « palmiers » ou le « monde », s’il est achevé. Les convives ont été débarqués sur l’île aux alentours de 15h30, enroulés dans des couvertures. Cléopâtre avait utilisé elle-même ce stratagème pour se faire introduire auprès de César. Les hôtes ont ainsi inauguré cette grande « semaine de la joie » en ficelant leurs invités, huit cents au total, les uns après les autres, dans un brouhaha de jacasseries et de plaintes goguenardes. Écrasés par la touffeur de leur emballage mais enthousiastes, les invités se sont côtoyés dans la pagaille d’une attente interminable, l’espace d’une grande plage de temps libre et aveugle, donnant parfois naissance à d’anonymes amitiés, aussi spontanées que vaines. Ils ont ensuite été acheminés, ignorant toujours leur destination, jusqu’au dôme de la grande serre tropicale au milieu de l’île où se déroulerait plus tard et pendant une semaine l’essentiel des réjouissances. Le personnel d’accueil, grimé en nymphes délicates quels que soient leur sexe, leur âge ou leur corpulence, veillait à ranger les membres échappés des paquets les plus turbulents, reficeler les plus lâches et s’assurer que les plus timides ne souffraient pas de problèmes respiratoires.  J’étais l’un de ces boudins et l’un de ceux qui n’étaient pas franchement ravis. Déjà parce que je crevais de chaud dans ces foutues couvertures. Ensuite parce que je me fichais pas mal de vivre à mon tour le folklore émotionnel de cette supercherie et, qui plus est, d’en faire l’expérience en collectivité sur le caprice de gens trop riches, désireux de revivre une histoire qu’ils foutaient sens dessus dessous, à grand renfort d’anecdotes foireuses. Face à mon refus de me faire enrouler, le sourire du personnel d’accueil, à barbe et jupons translucides, les joues fardées de rose et couronné de fleurs, me signifia que, si tel était mon libre souhait, je n’assisterais pas au reste de la féerie, joie du corps et joie des sens. Je défiai un moment leur sourire d’un regard que je pensais menaçant puis que je tentai inquiétant. Sans succès. Je cédai. Il fallait que je rende cet article et le secret dans lequel était tenu l’événement supposait que j’y assiste en personne. Je ne pouvais pas non plus me permettre de me passer de la rémunération que me rapporterait ce papier. Je m’abaissai donc à remplir mon rôle de farce et me couchai sur un tas de couvertures en abandonnant ma dignité et la lumière du jour. Une fois empaqueté, je roulai sans grâce vers un groupe de boudins qui attendaient, joyeux, leur transport imminent. Pendant le ridicule trajet qui me séparait de l’ouverture de mon suaire et de la cérémonie, j’eu le loisir d’organiser pour moi-même, et faute de pouvoir exécuter un quelconque autre mouvement, une sorte de brève projection, à quelques millimètres de mon visage. C’est-à-dire qu’il faut m’imaginer les yeux grands ouverts, dans l’obscurité d’un rouleau étanche au moindre rayon de soleil, la face plaquée contre une étoffe hostile, faisant écran, écran au réel, et écran comme support des images à peine possibles qui avaient déjà impressionné mon esprit et que je tentais d’organiser en vue de la rédaction de mon futur article. C’est à bord d’un colossal navire de plaisance que les convives ont fait le voyage jusqu’à l’île. Le fameux « Bunga Bunga » ne quitte son port d’attache qu’à l’occasion de l’inauguration de ces cérémonies. C’est à lui seul un syncrétisme d’antiquités navales, un assortiment d’orgueils flottants, inspirés de ceux des Ptolémées et autres Hiéron de Syracuse – qui, lui, avait fait construire le sien par Archimède. On pense aussi bien sûr à la « galère de rêve » de Cléopâtre dont le luxe était un spectacle pour les foules sur les rives du Cydnus. Le « Bunga Bunga » réunit à lui seul l’ensemble des excès de pompe de ses prédécesseurs : une double poupe et une double proue en or, des voiles de pourpre et des rames d’argent, des appartements parfumés et décorés de mosaïques aménagés autour de salons de banquet, trois ponts que parcourent des promenoirs d’une richesse inouïe plantés de colonnades d’or et d’ivoire, des gymnases-promenades, autant de pavillons-tonnelles et une domesticité grimée en faux nègres paniques, la face peinte en noir, les jambes recouvertes de fourrures et la taille ceinte de phallus en érection, quels que soient leur race, leur sexe ou leur humeur. Cette année, le long des promenades, les flâneurs ont pu aussi, en exclusivité, admirer de splendides caryatides vivantes ayant semble-t-il renoncé à leur pudeur et à leurs sourcils. Ce renoncement, que j’interprétais comme tel, était dû à l’absence totale sur leur corps du moindre bout d’étoffe et sur leur visage de la moindre expression de colère. Lors de cette croisière d’agrément et plus tard pendant la grande féerie, il était difficile de ne pas constater que les ressources humaines fournissaient une grande partie des trouvailles décoratives. Le personnel au complet était pensé et arrangé comme le mobilier, les accessoires, la vaisselle, les compositions florales, les jeux de lumière, les mets et les boissons avec astuce, insolence et brio, et s’il n’était pas toujours question de bon goût, il en était encore moins de respect. Le couple s’était tout permis jusqu’à une certaine tendance à identifier le loisir au vice. – Deux boucs de Capri ces deux cons !… Le « bouc de Capri », c’est comme ça qu’on l’appelait Tibère… avec son… son quoi là ?… C’est quoi en latin déjà ?… Son malum otium !… Son « loisir pervers »… ! Qui est-ce qui dit ça déjà ? Tacite !… dans ses Annales !… Je ne sais plus !… Le tome IV, je crois !… À boire, bon sang ! C’est quoi cette piaule ? Et l’autre avec son tutu ! Va me chercher à boire mon grand ! C’est ça, mais pose ta flûte, hein, ça ira plus vite. C’est à cet instant que j’aperçus Pleurnichos pour la première fois. Il était assis à une table en face de moi, entre deux palmiers et un miroir géant taillé en forme de coquille Saint-Jacques. Cela faisait maintenant sept jours et sept nuits que boissons exotiques, alcools rares, vins cuits, friandises luxueuses, graines rarissimes et chairs délicates circulaient en musique pour satisfaire sans discontinuer le bon plaisir des huit cents convives, chaque journée et chaque nuit s’inspirant d’un banquet fameux. À cette heure, il restait peu d’invités en état de se déplacer ou en état de parler. Pleurnichos, lui, semblait s’être réveillé d’un coup par la seule force des mots qui lui sortaient de la bouche à la queue leu leu. – Les clubs royaux… ça date des rois d’Égypte ! On les connaît les geloiastai, la compagnie des buveurs de Ptolémée IV et l’autre, le Ptolémée VI, le Philomêtor qui dansait nu au milieu des bouffons ! Et Démétrius Poliorcète !… Lui, il avait converti l’Acropole en lupanar géant ! Et il exhibait sa maîtresse aux fêtes sacrées, une flûtiste ! Et tu crois qu’ils auraient inventé quelque chose d’autre ces deux « chèvres de Venise » ?… Un nouveau club, un truc chouette avec un nouveau nom. Penses-tu ! Tout ce qu’ils ont fait c’est pomper le « club des Amimêto… beu …les Amimêto… bê… i… ah ! les Amimêtobeioi ! ». Tu parles d’une invention, ça veut dire exactement ça : « Les Compagnons de la vie inimitable » ! Branleurs ! Et ça se fait appeler Antoine et Cléopâtre comme s’ils y avaient été, eux, à Alexandrie et à Canope, faire des paris ruineux à savoir lequel paierait son style de vie le plus cher et à se faire jouer des chorégraphies nautiques en grignotant des sangliers à la broche… À boire ! Où il est passé Kandinsky ?… Le fatras gastronomique et musical de cette dernière journée a vu passer les inventions culinaires les plus délirantes, des loirs saupoudrés de miel et de pavot portés sur des plats à passerelles par des ânons en bronze de Corinthe, des poules de bois pondant des œufs de paon en pâtisserie dissimulant des bec-figues entourés de jaunes d’œuf au poivre, des fantaisies de viande et de poisson figurant le zodiaque avec les mets correspondants aux signes, bœuf sur le Taureau, langouste sur le Capricorne, un porc entier prétendument non vidé de ses entrailles, mais dont la panse, une fois tranchée, avait rejeté en pagaille un flot de boudins et autres saucisses encore fumantes, ou encore un Priape en pièce montée dont la culotte avait été fourrée de fruits de toutes sortes qui produisaient un jet d’eau de safran au moindre attouchement. Tout cela était, pour ne rien arranger, arrosé et distribué en service-ballet par une domesticité « spécialisée », quelles que soient leurs réelles aptitudes artistiques.  – Pitié ! Remplis mon verre mais cesse de chanter !… Tiens et laisse donc la cruche !… Ah ça, elle est de premier choix la valetaille cette année ! Pétrone en serait foutrement satisfait… mais alors !… Dans le Satiricon, ils chantent aigre, c’est sûr… mais aussi mal ? Oui je parle de toi ! Tu es débile ! En tout cas, dans le genre repas chez Tribalcon… non… ah ! Trimalcion… on a eu le droit à tout. On peut dire qu’il ne manquait pas un seul raisin sec au fion du plus gros gibier ! Allez, allez ! Pshht, pshht, pshht, de l’air ! Va montrer tes fesses et chanter tes guirlandes à un autre malheureux ! Pleurnichos était bourré comme une huître – c’est lui qui le disait, ça ne voulait rien dire, c’est dire s’il était bourré. Peu après que je l’aperçus interpeller le serveur-chanteur-danseur, c’est moi qui fis les frais de ses interjections, puisque, semble-t-il, je le fixais depuis un moment et que, toujours d’après lui, je portais le même déguisement. Nous ne portions évidemment pas de déguisement et je ne voyais pas ce qu’il voulait dire par là, mais il était vrai que d’apparence nos vêtements étaient assez semblables. Pleurnichos, c’était le nom qui était inscrit, enfin de ce que j’ai pu en lire de loin, sur son badge. Le personnel d’accueil avait fourni des badges à chacun et ce fût une pagaille sans nom à la sortie des couvertures lorsque s’organisa la distribution de feutres et que tout le monde se mit à écrire dessus tout en poussant des cris car c’est à ce moment qu’on découvrait l’île et les premières installations. Comme les autres, j’avais bien écrit mon nom. Ce n’est qu’un peu plus tard, en proie au désœuvrement le plus total, que je m’amusai à rajouter un C et un I entre le I et le D de SUIDAS. « Ludvin SUIDAS, enchanté. – Comme : “D’où y vient c’ui-là” ? », me répondit Pleurnichos avec un sourire en coin, juste avant de s’effondrer dans son bras gauche, son poignet droit resté mou au dessus de sa tête, l’index pointé vers nulle part, position qui malgré lui le faisait ressembler à un cygne, un peu abruti et tout froissé. Puis il se releva en haussant le ton. – Mais… ce n’est pas ce qu’il y a écrit sur votre badge ? Je lis bien SUICIDAS, là ? Non ?… Oui, c’était exact, j’avais rajouté le C et le I par ennui, je ne savais plus quand, sans doute dès le premier jour. Je constatai d’ailleurs que son nom n’était pas non plus Pleurnichos, j’avais mal lu. Je lui fis remarquer. Nous nous surprîmes alors le doigt tendu l’un vers l’autre, transportés par une grâce idéalement symétrique. – Ah non, moi c’est écrit « Phrynichos ». Cela étant… ce n’est pas non plus mon vrai nom. C’est le nom de l’un des personnages… enfin l’un des auteurs cités… dans les… Deipnosophistes… Athénée de Naucratis, vous voyez ?… Le banquet des savants… un fourre-tout de citations érudites, quasi archéologiques… façon histoire ancienne sous toutes ses formes… avec des mystères étymologiques et des… bizarreries grammaticales enrobés de rites désuets selon un protocole de table… très approximatif… tout ça se voulant « à la manière » des banquets de Platon ou de Phédon : trame narrative et philosophique en moins…  bordel et perles en plus !… Enfin, il est dit là-dedans, que ce type, Phrynichos, natif d’Athènes, passe pour être l’inventeur de la tragédie grecque !… un prédécesseur d’Eschyle ! De qui on parle aussi d’ailleurs dans les De… hip !… nosphistes… dans le livre I… Tiens, je m’en souviens… attends !… c’est : « C’est dans l’ivresse qu’Eschyle composait ses tragédies, à ce que prétend Chamailéon. Aussi Sophocle le lui reprochait ainsi : “Même quand il fait bien, c’est sans le savoir” » !… Ha ha ! C’est chié, non ? Mais c’est comique ! Alors… J’en étais où ? Ah oui, donc à l’époque, on voyait plutôt fleurir des farces ampoulées, des comédies bachiques et autres mythes de traîneaux… tréteaux !… mais distraire, ça ne l’intéressait plus ce Phrynichos, lui ce qu’il voulait c’était faire ressentir des émotions avec des sujets sérieux ! Hérodote raconte même qu’à la suite de sa tragédie sur la prise de … de quelle ville déjà ? Milet !  Eh bien le poète avait été condamné à payer une amende pour avoir fait fondre en larmes son public !… D’ailleurs, Pleurnichos c’est encore mieux… ça me plaît bien ! Je vous autorise à m’appeler comme ça, mais seulement vous, hein, pas eux là ! Ces guignols à grelots qui distribuent leur pisse filtrée au compte-goutte ! Il était debout maintenant, le poing levé à l’adresse des porteurs de grelots et lourdes cruches, tous identiques et indifférents. Certains vinrent pourtant le resservir, si bien qu’il se calma et se rassit. Il ne s’arrêta pas pour autant de parler. – Votre nom là, ça me fait penser à… Suidas… Suidas… cette sorte d’encyclopédie… byzantine ou grecque… ou la Souda… un autre vrai foutoir ce truc… pourtant ils sont nombreux ceux qui n’ont pas eu d’autre choix que de se référer à cette base de données… Elle regroupe des informations si anciennes que, dans bien des cas, ce sont les seules qu’on ait. Rien n’est sûr dans cette chose ! Et rien n’est vérifiable et on ne sait même pas non plus si c’est l’œuvre d’un seul type érudit, Suidas ou le Suida ou Souidas qui aurait répertorié toutes les informations savantes de son époque… d’où « le » Suidas comme on dit le « Bayle », le « du Cange » ou le « Littré »… vous me suivez ?… ou si c’est plutôt une œuvre collective… un peu comme cette encyclopédie en ligne aujourd’hui… mais si… Wikipédia, là !… Il est aussi peu sûr de s’y référer mais ça compile des informations les plus contemporaines qui soient, à l’inverse des plus anciennes pour le Suidas… et ces informations… aux limites de la connaissance… comme des sortes d’extrémités épistémologiques… eh bien, les encyclopédies dites « sérieuses » ou « classiques » ne les traitent pas !… enfin bref… Je suis bourré et j’ai trop bouffé… Bah ! Allons flâner, maintenant… et glaner… et flâner… et glaner… et flâner ! Sur ces mots, il se leva et entama une série de petits pas chassés, finissant sa sotte chansonnette par un sifflotement horripilant. Il se mit alors en quête de bonbons à la menthe, agaçant tout le monde à la ronde, qu’il finit par trouver par je ne sais quel miracle. Je le suivis comme un seul homme, ne sachant pas très bien où cela nous mènerait. Nous marchâmes pendant des heures et traînâmes dans toutes les conversations de cette station de plaisance qu’offrait l’espace de la vaste serre tropicale. Nous goûtions au plaisir de sentir le sable, que nous venions de remarquer sous nos pieds et qui n’y était pourtant pas avant, c’était curieux, là où venaient mourir parmi les corps les dernières ondulations digestives d’une élite romaine de pacotille. Grisés par l’enfantillage de cette promenade, dominant les êtres allongés et flapis, nous profitions de la vue dégagée et jouissions des derniers mots encore audibles, des bruits agréables de cette villégiature avinée qui caressaient nos oreilles, tel le murmure de la fontaine, le souffle du vent dans les arbres, la percussion rythmée des vagues sur le rivage. Et nous collections, comme les enfants qui sur la plage ramassent galets et coquillages, des bribes de mots ou des sujets entiers, suivant le temps passé à nager parmi les miraculés et selon la qualité de leur amitié ou hospitalité à bien vouloir se laisser écouter. Pleurnichos n’arrivait plus trop à parler mais il me glissa à l’oreille qu’il avait lu un livre très intéressant sur la notion de rivage. Je l’écoutai me parler comme une voix à l’intérieur de moi. Le Territoire du Vide plus exactement, d’un certain Alain Corbin se souvenait-il, un historien sensible ou « du sensible », il n’était pas certain mais il se souvenait du sous-titre et il l’énonça… en reprenant son souffle… sur un ton si net, que je me fis la réflexion absurde qu’il parlait en italique : L’Occident et le désir du rivage 1570 -1840. Et un autre aussi… sur Les loisirs en Grèce et à Rome. Et l’auteur… c’était Jean-Marie André. Oui… c’était ça…  Jean-Marie André… De lui il y avait un autre livre important… Mais à ce moment-là, il me sembla qu’il avait préféré sourire plutôt que chercher à se souvenir… Notre estivage nous poussa ici et là, à l’aveuglette. Nous soupirâmes après quelque site charmeur peuplé de convives pleins d’esprit puis, blasés de ces raffinements, nous gagnâmes de longues étendues désertiques d’une sauvage tristesse. Cette mobilité, ennemie de l’état présent, nous berça un moment, puis nous recracha sans prévenir sur une nouvelle rive qui une fois inspectée, cela ne faisait aucun doute, était bien la grande cuisine installée dans la serre pour l’occasion. Les cuisiniers avaient fini leur service et un groupe de personnes encore alertes avait investi les lieux et discutait avec entrain. Pleurnichos me fit remarquer que là, on y était dans le symposium, pas celui des parpaillots qui traînent de congrès en colloques en appelant ça des « symposiums », non, celui des origines, celui qui correspond au temps du dessert, à la seconde partie du repas où les derniers invités boivent et échangent sur des sujets variés. Je lui fis remarquer que les desserts étaient passés depuis un moment mais il insista et me répéta qu’il ne parlait pas d’une horloge suisse indiquant la sortie des sucreries, mais du « temps du dessert », et qu’il fallait que je fasse un petit effort conceptuel pour lubrifier nos échanges. J’essayai mais je ne réussis qu’à imaginer de petites pâtisseries factices défonçant de petites portes en bois annoncées par le son irritant d’un coucou bien huilé. Bien que cette fois je faillisse l’agacer, Pleurnichos était d’un calme inquiétant. Il s’était assis en tailleur sur une table de cuisson vêtu d’une sorte de toge qu’il venait de se fabriquer avec une nappe souillée de vin, de jaune d’œuf et d’eau de safran. Je le laissai faire, mais je sentis bien qu’il nous avait fait repérer. Le regard amusé et complice que m’adressa celui qui semblait être le chef me rassura – son badge le présentait ainsi : Fabius Gurges, dit Le Gouffre. Je me laissai aller au loisir de la conversation. Il était justement question de loisir. Le petit groupe débattait sur l’origine d’un mot latin, qui revenait dans toutes les bouches, l’otium. Pendant ce temps, le sympathique chef qui ressemblait à un chérubin – bien que je l’imaginais assez aisément distribuant des injures fleuries et autres grossièretés de rond-point au volant d’une Punto lancée à pleine allure – préparait à discrétion une quantité pyramidale de panariola et d’epula ; des casse-croûtes et des collations, me traduisit Pleurnichos, qui fixait un point indéterminé, toujours assis sur la gazinière. Tout en attaquant les hauteurs de la pyramide de sandwichs, le petit groupe poursuivait sa conversation animée sur ce qui semblait être un répertoire d’hypothèses sur l’étymologie d’otium. Otium signifiait le loisir, le temps du loisir comme me l’avait laissé entendre Pleurnichos, avant qu’il ne commence à faire défiler une série de petits pains depuis la pile de petits pains jusqu’à sa bouche. D’après ce que je suivais de leurs propos, l’étymologie d’otium suscitait périodiquement la curiosité des philologues. Dans les hypothèses étymologiques qu’ils passaient en revue, apparaissait presque toujours le choix d’un sens « primitif » ou « essentiel ». Or l’établissement du sens primitif d’otium recélait bien des difficultés. Dans sa longue destinée, le mot n’avait cessé de s’enrichir et de se charger de sens. Pleurnichos poussa alors un cri qui fit sursauter tout le monde. Je crus ensuite qu’il allait s’étouffer, à cause de l’appel d’air qu’avait provoqué l’exclamation et parce que sa bouche, qui n’était pas encore vide, accueillait déjà un nouveau pain fourré au moment de son cri. Le temps qu’il reprenne visage humain et sa couleur d’origine, on put distinguer, au milieu de ses toussotements et tandis que chacun lui tapait dessus, qu’il disait avoir retrouvé le titre de ce livre dont il parlait tout à l’heure, ce livre de Jean-Marie André, que « ça parlait exactement de ça » et que « d’ailleurs le livre s’appelait Recherches sur l’otium romain ». Sur ce, Pleurnichos en profita pour réclamer un petit quelque chose à boire, afin de se rincer le gosier, feignant de ne pas voir le verre d’eau qu’on lui tendit à plusieurs reprises. L’incident passé et Pleurnichos sirotant un defritum – qui n’était pas meilleur qu’un mauvais porto, comme il m’en informa une fois le verre séché – la conversation reprit. C’était donc comme si l’otium avait suivi l’évolution culturelle de son temps. Il avait été le temps laissé libre par le calendrier agricole et par les opérations militaires, il devint un slogan politique, une forme de paix sociale dans la vie de la cité, puis, en liaison avec les progrès de l’individualisme épicurien, il désigna, à l’époque de Cicéron, la tranquillité des existences privées, l’apolitisme serein, jusqu’à évoluer ensuite vers le culte des muses et la contemplation philosophique. L’otium tendit ainsi à devenir un havre de paix au sein d’un monde tumultueux, une détente passagère, négation et récompense du negotium, mais de ce fait, et par corrélation, toujours étroitement lié aux étapes de la civilisation et à l’édifice de ses activités. Suivant les hypothèses étymologiques, il était aussi possible de lire les nuances de la disposition de ce temps libre, précédant ou non l’activité, dans un substrat pastoral, agricole ou militaire. Ici je commençai à m’engourdir d’une sorte d’ennui digestif pas désagréable qui me fit perdre le fil du débat. Je flottais, bienheureux et nonchalant dans un savoureux bain de sciences et d’allégresse que venait enchanter la vision alentour d’une nature bucolique. Je me sentais tout entier devenir cette Lætitia dont parle si bien Spinoza et qui correspond à la joie que l’on atteint par l’accès à la connaissance. Toujours transporté par la fraîcheur de ces paysages arcadiens, je me trouvai soudain sur la terre ferme encerclé par des brebis. Un type du nom de Schwyzer leur courait après en criant « Oui-tium ! Oui-tium ! ». J’étais vêtu comme un berger et je courais moi aussi derrière le type en sautillant, en appelant les brebis ovis et en agitant les bras et mon bâton de berger de façon très désordonnée. Entre deux couinements, j’entendis le type proférer que « la tâche du jeune pâtre est dans une très grande mesure un jour de fête sans fin ! ». Puis le Schwyzer en question s’arrêta net, m’attrapa les pieds et se mit à leur expliquer plus qu’à moi-même l’existence d’un homo otus, un « homme chaussé », revêtu de ses plus beaux atours pour les jours de fête. Comme si de berger j’étais devenu paysan. J’étais fort surpris et c’est à ce moment qu’intervint un autre type, un certain Vaniček, qui parla à l’oreille du premier. J’entendis quelques mots, mais très mal : avetiom, avati, « favoriser », « faveur divine ». Je ne comprenais rien. Schwyzer, lui, faisait alors la tête de quelqu’un qui acquiesce avec condescendance, puis il entra soudain dans un état de liesse mystique comme s’il avait été comblé par les dieux. Des gens, que je soupçonnai être les brebis de tout à l’heure, sortirent de nulle part pour l’accompagner dans cette fête primitive et naturelle. Mais la joyeuse collectivité fut vite dissipée par un gros nuage. Je restai seul dans l’obscurité avec pour toute compagnie une souche d’arbre et un épi de blé. Ils se présentèrent, Walde, la souche et Muller, l’épi. Ils me dirent de ne pas m’inquiéter et m’annoncèrent que cet avetiom dont il était question pouvait aussi bien s’expliquer par la particule ava qui signifiait « hors de, loin de » et que, par une étape intermédiaire, on obtenait au-tium. Le mot traduisait alors l’ennui de l’individu séparé un instant de son groupe et de ses tâches, victime d’un morne désœuvrement. Je remarquai alors que se tenait dans mon dos la statue d’un homme au faciès mal aimable. Sur la stèle était inscrit : « À Caton, qui a corrigé les mœurs. » S’ensuivit un persiflage très désagréable qui me poursuivit alors que je courais dans tous les sens pour y échapper, les mains collées sur les oreilles, mais les mots tournaient autour de moi, encore et encore : « Tu te promènes sans savoir que faire » et en même temps « loin de tes affaires » ! Quand la voix du méchant Caton me laissa enfin en paix, dans le désarroi qui accablait mon esprit, je sentis qu’on me glissait quelque chose dans la poche. C’était un petit bout de papier sur lequel était écrit : « Átati, c’est aller et venir à l’aventure», et c’était signé « Fick » ! Je regardai autour de moi pour interroger le porteur de ce message mais j’eus à peine le temps d’apercevoir une silhouette qui courait se cacher dans un buisson tout proche. Allongé devant ce même buisson, une herbe à la bouche et les bras sous la nuque, un homme, qui se faisait appeler Thurneysen et qui portait un costume militaire, m’apporta l’explication suivante en secouant dans ma direction, comme pour appuyer son propos, l’herbe molle qu’il tenait auparavant à la bouche : « Si aller et venir est la signification fondamentale de at-, alors oui on peut comprendre otium comme“allées et venues du désœuvré ou désœuvrement” ». Un second militaire, qui semblait un peu plus gradé, fit irruption. Il apostropha sèchement le premier qui se leva aussitôt en lui donnant du « Caporal Skutsch » à tout bout de champ. Le gradé lui rappela que si une tâche autre que le labor et la militia avait été instaurée, c’était pour maintenir en haleine les troupes, et que « quartier libre » ne signifiait pas oisiveté ! Puis il changea de ton pour se radoucir. « Dans cette tâche librement acceptée, qui délivre de l’ennui mal employé, tout soldat peut trouver un centre d’intérêt et un plaisir ! Par “quartier libre” vous devez entendre “le droit d’aller et venir librement” et vous pouvez même pousser jusqu’à comprendre “baguenauder pendant la suspension des combats”, mais je ne veux pas entendre parler d’“oisiveté”. C’est compris ? Vous pouvez rompre ! – Oui, Caporal Skutsch ! » Ils s’éloignèrent en plaisantant et en se poussant des hanches : « Qu’est-ce que vous lisez en ce moment Caporal ? – Oh, je lis l’Iphigénie d’Ennius – Ah oui ? – Oui, c’est pas mal, je vous le prêterai… » « On se cherche des retraites à la campagne, au bord de la mer, à la montagne ; toi aussi tu as coutume de désirer au plus haut point ce genre de plaisirs. Cela dénote une grande sottise, car on peut à toute heure de son choix, se retirer en soi-même. » Je dégringolai de la cuisinière sur laquelle je ne me souvenais pas être monté. Penché sur moi, un homme barbu, dont le badge annonçait « Marc Aurèle », ricanait. Puis il tourna les talons et me laissa en plan sans même m’aider à me relever. Il riait encore quand il disparut tout à fait. Une fois debout, je me découvris endimanché d’une nappe crasseuse dont je tentai de me débarrasser, non sans peine. J’avais mal au crâne, j’avais besoin d’un café et les mots latins me tapaient sur les nerfs. C’est ce que je me disais en me dirigeant vers la cafétéria, un peu plus tôt, avant de tomber sur ce type qui me donnerait l’occasion d’en finir. Il m’était tombé dessus pile au moment où il fallait que je me sorte de cette piaule. Car « piaule » ça vient de pier qui signifie « boire », c’est ce qu’aurait précisé Pleurnichos. C’est aussi une taverne. C’est en tout cas « l’endroit de l’ivresse ». Et la piaule de Pleurnichos, c’est en fait celle de Suicidas, l’endroit de l’ivresse d’un journaliste encyclopédiste que j’avais envoyé festoyer à ma place sur une île artificielle en mode pensée-banquet. Ces deux qui n’en étaient qu’un, je les baignais dans ce loisir otium aux qualités fluctuantes, tantôt malum quand il est vice, luxuriosum quand il est débauche et enfin litteratum quand il est curieux, léger et cultivé. D’autre part, l’ivresse de ce personnage fictif m’avait offert l’opportunité de donner libre corps à mon appareil de notes, notes qui sont d’habitude reléguées à la fin des ouvrages. Là, je les invitais à passer à table, parce que j’aime passer du temps avec elles et que c’était l’occasion de les extraire de leur marginalité. Tout ça c’était avant de me retrouver, moi, qui me dirigeais vers la cafétéria en me demandant comment j’allais bien pouvoir me sortir de cette fameuse piaule. Ce jour-là je portais un pantalon à fleurs et j’avais épuisé toute la joie délirante de mes lectures savantes, tout ce que j’avais en moi de lætitia. Ma dernière voix, mon ultime personnalité n’aspirait plus qu’à la trivialité d’une boisson caféinée. C’est alors qu’était apparu celui qui allait m’en sortir, celui auquel j’allais prêter les mots de Marc Aurèle. Ce Marc Aurèle de cafétéria, qui s’était ce jour-là penché sur mon cas, était en réalité un type vaguement asiatique, entre deux âges, avec une simple moustache, simple mais drue comme une moustache asiatique qu’on parvient très bien à imiter en plaçant une main sous son nez et en agitant quatre doigts raides. Cette journée où je portais un pantalon à fleurs, je l’avais passée à manigancer toute une série de personnages débiles qui porteraient les propos et les noms de savants on ne peut plus sérieux pour parler de loisir et d’oisiveté. Tout cela me tournait la tête et c’est alors que mon sauveur moustachu était apparu, au milieu du public convenu et convenable de la cafétéria de la BNF, avec son gros sac à dos et son petit plateau-repas. Je l’avais à peine vu s’approcher et pendant que je buvais mon café, penché sur mon épaule, avec un demi-sourire presque sympathique, il m’avait dit tout bas : « On dirait que vous êtes en pyjama ! »… Bouche bée, manquant de dégringoler de ma chaise, je l’avais observé s’éloigner vers une grande poubelle. Il m’avait alors regardé en faisant glisser les restes de son plateau-repas, souriant encore à moitié, pendant que, moi, je me demandais si je ne l’avais pas inventé, lui. Ce n’est qu’un peu plus tard, en reconsidérant ces fleurs qui ne camouflaient pas si bien mon « pyjama », que j’avais réalisé qu’à toute heure et endroit de mon choix, ici et là, il est vrai, j’avais ce loisir de me retirer en moi-même. Ce type disait vrai et je ne l’avais pas inventé. Si j’hésitais à l’envisager comme une faveur divine, je me faisais au moins le devoir et le plaisir de le prendre pour quartier libre. À FABIUS GURGES, TA LÆTITIA.

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