Sur le concept de négligence (Beaux-arts de Bordeaux – Les rescapés du sentiment océanique)

Notes pour une conférence sur la négligence aux Beaux-Arts de Bordeaux, 2011. Collection les Rescapés du sentiment océanique, éd. Mix. avec M. Reyes Mate, V. Delestre, R. Juan, L. Zébo.

Introduction

Nous allons commencer par un sketch, un numéro « purement magistral » de Bernard Haller (d’après le commentaire du lien Dailymotion).

Il s’agit des réflexions d’un concertiste pendant qu’il joue La sonate au clair de lune, opus 27, n°2 de Beethoven. Bernard Haller, humoriste et acteur suisse, est né le 5 décembre 1933 à Genève et il est décédé le 24 avril 2009. Il a été la voix de Polluxet a fait partie de la bande de l’Académie des neuf (un jeu télévisé qui passait sur Antenne 2 dans les années 80), parmi lesquels d’autres comédiens pratiquant le doublage.

Pendant que nous écouterons le sketch de Bernard Haller, en audio seul, vous pourrez contempler l’image d’un plafond de Gaudí de la Casa Mila. L’envie que vous regardiez un plafond pendant que je vous occupe l’esprit avec la pensée de ce concertiste blasé incarné par Bernard Haller, c’est un peu pour vous mettre dans un état de réflexion en mouvement qui serait simultanée à une inertie du corps.

J’ai choisi ce plafond de Gaudí et pas un plafond banal pour sa matière et son mouvement singuliers qui pourraient être en adéquation avec le mouvement de la pensée elle-même et aussi peut-être pour le fait que c’est un plafond qui vient de ce bâtiment, surnommé péjorativement La carrière (La Pedrera) et que les clients et promoteurs ont refusé de payer Gaudí tellement il le trouvait informe !

Matérialiser, formaliser l’état de mouvement de la pensée, sa matière, parce que pour moi la négligence est une négation, un oubli, un mauvais traitementde l’acte par le non-acte mais pas de la pensée. Cette mise en pièce de l’acte, peut-être même la condition de déclenchement de l’activité de la pensée.

Donc écoutons la pensée informe et digressive de Bernard Haller et puis ensuite nous poursuivrons sur le même ton avec autant de non préparation, non concentration, oublis volontaires, accélérations, ennui et mauvaise foi… matière et mouvement. C’est-à-dire que cette conférence se calera à peu près sur le même processus de réflexion que le déroulé de la pensée de ce concertiste négligent où chaque chose évoquée va s’enfiler derrière la suivante de façon désinvolte.

Ce qui m’intéresse ici est la façon qu’a ce concertiste blasé de lier chaque élément d’inattention ou étourderie dans le flux d’une pensée qui nous est donnée à entendre superposée à son activité musicale (fond sonore du Clair de lune de Beethoven) mais aussi cette manière qu’il a de modifier également ce fond sonore qui ne reste pas décoratif par le truchement de sa pensée négligente (passage où il joue la mer parce qu’il s’y verrait bien au lieu d’être là en train de jouer, passage où il accélère puis abandonne… les gens ont remarqué, passage où il n’atteindra probablement pas le do dièse parce que son costume de location lui serre aux épaules, etc.)

Sketch fondé sur des allitérations : musicalité et travail de la langue au service d’un effet fumiste.

Photographie d’un plafond de la Casa Mila de Gaudí à Barcelone (dite péjorativement la « carrière »)

Sketch de Bernard Haller, Le concertiste.

http://www.dailymotion.com/video/x8ieqo_le-concertiste-bernard-haller_fun

1. Les miettes de Palo Alto

Le premier truc que j’avais trouvé c’était une histoire liée à l’école de psychanalyse de Palo Alto. Rien de vérifié, ni théorie ni méthode juste une sorte d’anecdote psy sur un blog de psy. J’étais alors sur d’autres recherches à ce moment-là mais je l’avais mis de côté pour mon histoire de conférence sur la négligence dont Fabien m’avait déjà parlée.

L’École de Palo Alto est un courant de pensée et de recherche ayant pris le nom de la ville de Palo Alto en Californie à partir du début des années 1950. On le cite en psychologie et psychosociologie ainsi qu’en sciences de l’information et de la communication. Ce courant est notamment à l’origine de la thérapie familiale et de la thérapie brève.

L’anecdote en question était en substance la suivante : un ado difficile ne fait pas son lit > il est suggéré à l’un des parents de mettre des miettes dans le lit de l’ado > l’ado râle > le parent prétexte qu’il est désolé, que, ah oui ! il a mangé un sandwich dans le lit de l’ado au cours de la journée > l’ado ne tarde pas à faire son lit tout seul. Négligence de soi en tant que parent + négligence de l’ado et de son intimité = pour faire autorité sans menace > autorité négligente.

2. L’Acédie

Image tatoo goth : « Acedia »

Dégoût des choses spirituelles. Chez les moines, l’acédie constitue une atteinte à la ferveur de la prière, un relâchement de l’ascèse, un renoncement à la vocation. Il peut s’agir d’une simple défaillance ou, à un degré de plus, de la forme monastique d’une dépression nerveuse avec tristesse, ennui et désir de fuir la clôture. Elle était autrefois considérée comme une épreuve concernant la foi (Saint Augustin) ou un péché. Du grec akèdia, négligence, indifférence, découragement. On parle aussi de la « tristesse du moine ». Acédie monastique, moins blâmable et moins visible que l’acédie laïque, qui se fourvoie dans l’oisiveté, l’indolence et la paresse.

De nos jours on peut considérer l’acédie comme la pathologie du renoncement à la contrainte, le deuil de l’engagement professionnel, le désinvestissement, le mal de ceux qui perdent foi dans le travail.

Image Gustave Moreau. Détail d’un ensemble de 9 miniatures La vie humaine.

Il y a deux jours en plein rush de finalisation de tout ce que je suis en train de vous raconter, une amie débarque de Nouvelle Calédonie, elle repart le lendemain et je ne l’ai pas vue depuis plus de cinq ans. Impossible de dire non. Elle me dit qu’elle a l’intention d’aller au musée Gustave Moreau dans la matinée, ça tombe bien, je dois récupérer l’affiche pour l’exposition corollaire à la conférence au métro Notre Dame de Lorette. C’est à 5 minutes à pied du musée Gustave Moreau. Cette super boutique de reprographie familiale me fait profiter également des joies de la négligence : dans l’entrée le vieux chien de la maison a fait pipi (un accident ? non, non quand j’y retournerai il aura fait pipi et caca et la gentille dame qui m’avait accueillie pestera pliée en deux emmêlée dans trois ou quatre mètres de papier absorbant) ! À l’intérieur, la moquette est maculée de… choses ! Débris divers non identifiables. Le coin du chien est en évidence dans le passage à côté des ordinateurs et du téléphone. Et à portée de main sur un bureau, une boîte de pâté pour chien avec une fourchette plantée dedans ! L’affiche récupérée, je rejoins vite fait mon amie au musée. Là, je découvre tout l’intérêt qu’avait ce peintre symboliste pour l’inachèvement. Au final, j’optimise à merveille mon emploi du temps question négligence ! Gustave Moreau était fasciné par la matière et le mouvement, ce qui est également en question dans ce thème de la négligence.

Image sculptures en cire de Gustave Moreau (chevaux et cavaliers)

Image sculpture en cire de Gustave Moreau (mini scène en boule)

À propos des figurines en cire de Gustave Moreau

(article de Marie Lesbats sur le site toutelaculture.com)

« Il est malaisé de prétendre à la finalité de ces cires, tant leur caractère privé et expérimental renforce le culte voué à cet artiste, à l’oeuvre peu exposée de son vivant. »

« À la fin de son existence, s’éloignant volontairement de la peinture d’histoire, Moreau préfère l’idée d’inachèvement afin de satisfaire l’authenticité de sa créativité. Ses oeuvres sculptées reflètent un même souci d’imprécision, concentrant l’intensité d’un moment dans une liberté de premier jet. »

Images exposition Emmanuelle Lainé

(La première image est un détail d’une des photos, c’est un jet de cire.)

Les photos sont celles de l’artiste Emmanuelle Lainé. Il s’agit d’une exposition à la galerie Triple V, rue Louise Weiss à Paris (janvier 2011).

En relation avec ce qui a été dit et à la vue du travail de Gustave Moreau, je noterai cette similarité dans le travail d’Emmanuelle Lainé du côté du privé, de l’expérimental et du côté culte de la documentation d’une oeuvre dont les photos sont la seule trace.

Détail d’une photo de femme dans une photo d’Emmanuelle.

Ce détail dans l’une des photos me fait penser à Edie Beale Bouvier, dite Little Edie, dans une affreuse et misérabiliste vidéo sur l’avant et l’après de la maison des Beales. Grey Gardens Before And After And After. C’est cette vidéo que nous allons voir mais je vous parlerai surtout d’un très bon documentaire des frères Maysles dont les images que nous verront sont extraites.

Image Little Edie

3. Les miettes de Grey Gardens

Ces deux documents vidéos, ont pour sujet le quotidien de deux femmes ayant appartenu à la haute société américaine à l’époque des Kennedy. Parentes de Jackie Kennedy, alias Jacqueline Bouvier, Edith Beale Bouvier et sa fille Edith Beale Bouvier, dites respectivement Big Edie et Little Edie, vivent désormais recluses dans une maison de plaisance décrépie qu’elles n’ont plus les moyens d’entretenir. La technique « direct cinéma » employée par les réalisateurs, a permis de laisser les deux femmes raconter elles-mêmes leur histoire. En 2010, ce film a été sélectionné pour être préservé au National Film Registry par la Library of Congress comme étant « culturellement, historiquement et esthétiquement significatif ».

(Vidéo) http://www.youtube.com/watch?v=ssNa9g3rH7w&feature=related

Image de la jaquette du documentaire Grey Gardens (1975) de Albert et David Maysles.

Images Little Edie

Images animaux (chats + raton laveur)

Images pain de mie pour nourrir les ratons laveur dans le grenier

= On revient aux miettes.

(Vous remarquerez que curieusement plus on s’approche de ce vers quoi je veux aller plus l’image devient floue = c’est un peu ce qui se passe quand jeréfléchis)

Oui c’est du pain mais non ce ne sont pas des miettes.

Pourtant il y a quelque chose de curieux à creuser, parce que ce pain est distribué entier par tranches comme autant de miettes. La miette touche ici son paroxysme. Ces tranches de pain de mie font office de sur-miettes, d’over-miettes.

Images vidéo Youtube « Costume Little Edie gay pride » (produits dérivés en tout genre).

= On retrouve le sachet de pain de mie comme symbole faisant partie intégrante du costume d’Edie, comme un étendard de sa folie.

= Parce que d’une manière logique n’importe qui aurait fait des miettes, aurait rompu le pain même pour les ratons mais Little Edie, elle ne le fait pas et c’est ce qu’on retient. Une espèce de madone baroque qui ne rompt pas le pain de mie. Une sainte négligée et négligente à la générosité un brin excessive et irrationnelle. L’acte de faire des miettes n’y est pas et pourtant l’idée de la miette y est, elle, extravagante.

Images Big Edie

Images maison des Beales à la fin

4. La négligence d’Emmanuelle Lainé

Images détails expo Emmanuelle

Pour l’élégance de la négligence c’est-à-dire disposer de manière nonchalante dans un souci d’élégance.

Parce qu’il y a évidemment un travail de composition qui vise à une sorte de narration occulte et occultée, non pas négligée mais bien négligente dans ce souci de disposition évidente de mystérieux indices.

(= Edgar Poe et son amour des intérieurs à indices comme des scènes narratives et immobilières, comme le plan de ses romans.) (Voir aussi ce livre de Roberto Bolaño La littératture nazie en Amérique où l’une des protagonistes poétesse fait reconstruire à l’identique pour y travailler un intérieur décrit par Poe.)

Il y a un ouvrage d’Edgar Poe que j’aime beaucoup qui s’appelle Marginalia et qui regroupe toutes les notes d’interlignes ou de marges que Poe inscrivait dans les ouvrages qu’il lisait, réflexions, coups de gueule qui disparaissaient pour être oubliés dès qu’il les mettait par écrit dans le fouillis de toutes ces petites inscriptions, de tous ces petits bouts de papier entre les pages.

Le travail d’Emmanuelle par extension ou par dérive se rapproche plus de ces Marginalia que finalement des Histoires extraordinaires bien ficelées et résolues. Son travail aurait plus à voir avec une mise en espace de ces annotations, de ces fictions de marge, de bas de page, avec cette idée qu’on n’est pas certain de ce que l’on découvre mais surtout que l’on n’est pas certain de pouvoir un jour reconstituer l’énigme, c’est-à-dire le tout.

Récemment, je parcourais le livre de l’anthropologue Gregory Bateson qui s’intitule Naven (1935), une étude de la communauté Iatmul en Nouvelle Guinée. Avec cette étude Bateson rejetait pour la première fois le caractère holistique, totalisant, de ses maîtres fonctionnalistes. Au début de son séjour, il décrit son travail de terrain comme « hétéroclite et désordonné » (« scrappy and disconnected »). Mais il ajoutait que ce « désordre dans les idées » ne découlait pas d’un manque de formation mais d’un excès de scepticisme.

(Par ailleurs Bateson est le fondateur de l’école de Palo Alto, je n’avais pas tout de suite fait le rapprochement)

Et du coup on est toujours dans les miettes : mettre en miette = en très petits morceaux. Très petits morceaux à partir desquels il est très complexe de reconstituer un tout. Des données, comme les décrit Bateson, « apparemment » anecdotiques et fragmentaires

5. La négligence de Bruno Botella

À l’Audierne, le jour du vernissage d’Emmanuelle, Bruno assis en face de moi se met à me raconter la façon dont il a peint une série de briquettes en dormant. Je ne comprends rien, alors il s’aide d’une serviette en papier et de petits bouts de pain pour m’expliquer… Je shoote.

Images serviette en papier + miettes.

Scan dessin Bruno sur la nappe « On peut faire plein de petites tâches en dormant » « Branleur ».

Images Donjons et catapultes pour Moleskine (2010).

Images de l’animation Les queues en T (20).

Avant de venir à Bordeaux, Bruno m’avait donné quelques clés sur son travail, j’avais pris des notes : Haunted Tales. Titre de film porno (avec Dominique Simone et Champagne Pendavis). Double sens = Histoires hantées et queues hantées.

Déplacement d’un jouet/personnage/architecture dans 2 grandes images :

> Un terrain vague de bidonville

> Puis intrusion dans la cave d’une maison verte.

« Tout ce que tu vois dans ces deux images, donc en surface et au sous-sol ce sont les mêmes éléments recomposés », ajoute Bruno.

Dans la cave le jouet/personnage/architecture voit finalement une autre maison sur laquelle il lance des bombes et pendant qu’elle brûle, il grossit. On finit sur un gros plan du « visage » du jouet/ personnage/architecture qui révèle sous son toit une sorte de zootrope dont les facettes tourbillonnantes affichent la face d’un singe qui parle (mais je précise que le film est muet).

Ici comme dans le travail d’Emmanuelle, on observe la nonchalance d’une disposition évidente de mystérieux indices dont la reconstitution du tout est encore mise en échec. (Jusqu’à l’insolence de cette face de singe qui nous donne la réponse alors que le film est muet.)

Image expo Bruno (résidence à la Box, Bourges)

L’échec et la non-activité sont une partie importante

du travail de Bruno. Ce boulot-là est un boulotinaugural qu’il a réalisé lors d’une résidence à Bourges, à La Box (2010), un affichage en grosses lettres de cet état constamment traversé : l’état de chômage.

À l’origine c’est un dessin de Marcel Duchamp, qui a tout mis en place, lui aussi, pour ne jamais travailler, pour échapper au labeur, comme me l’explique Bruno. Ce dessin de Duchamp faisait partie de l’exposition Le dessin dans l’art magique d’André Breton. Au centre, le mot mages et autour fro – i – hom – plu – ra et un autre… mais pas de chô donc pas de chô-mages. Bruno décide de remplacer toutes les autres syllabes par la syllabe manquante chômage – chômage – chômage – chômage – chômage – chômage.

Images écritures

Image plongeur (Un copain plongeur. Sur l’ivresse des profondeurs)

Images Badamoelle

Pour se détendre à l’Audierne de cette non élucidation du tout. On joue avec les os à moelle qu’on nous a servi à dîner, les restes de notre repas.

Une fois à la bibliothèque, replongée dans mes recherches, je repense à ce jeu débile et je me demande ce qu’on peut trouver sur Internet comme autres jeux en os. Bruno me fera remarquer plus tard avec à propos que « ben y a les osselets ! » mais bon j’ai juste tapé « jeux et os » ou même « jeux en os » (J’aime bien ce genre de recherches un peu littérales).

Images ordi jeu vidéo « Os volants »

Du coup je suis tombée sur un énigmatique « Jeu Os volants » avec une de ces petites mises en bouche où les mots qu’on a tapé sont incrustés à l’arrache dans des phrases toutes faites.

« Les “Jeux Os volants” gratuits les plus marrants pour tout le monde ! Des “Jeux Os volants” en ligne et beaucoup plus ! Clique ici pour jouer à ce jeu marrant. »

Donc je clique sur l’un de ces jeux os qui s’appelle les « Os volants ».

Le principe du jeu est le suivant : « Provoque une réaction en chaîne en faisant exploser un maximum de squelettes ».

6. La négligence de Cécile Dauchez

Image bouquin Disney L’apprenti sorcier

Image floue ordi + bug Cécile.

Images du film de Disney (brouillard + balais + débris)

L’Apprenti sorcier, symphonie de Paul Dukas. Extraits de documents trouvés par Cécile sur le site de la BNF.

« Voulant imiter son maître magicien, l’un de ses aides parvient à prononcer la formule magique qui permet de transformer un balai en serviteur docile et lui ordonne de remplir un bassin. Mais il oublie la formule pour échapper à l’enchantement et voilà notre balai qui apporte des seaux et des seaux d’eau au point de submerger la maison. L’apprenti sorcier se saisit alors d’une hache, fend le balai en deux, mais après quelques secondes de répit les débris du balai s’ébranlent et à leur tour, remplissent inlassablement le récipient. Le retour providentiel du magicien permet de ramener le calme et de renvoyer le balai à sa tâche première. »

« À l’instant où les deux morceaux fendus du balai se relèvent, tout naturellement la fugue simple se transforme en double fugue pour donner naissance à des développements doublés qui se croisent, se poursuivent et se chevauchent dans un tumulte délirant mais ordonné, qui nous emporte dans un tourbillon sonore enivrant où mille idées sont soufflées. »

L’Apprenti sorcier fit connaître son auteur en un seul jour et devint plus célèbre que le poème d’origine de Goethe.

Clarté dans le chaos, agencement dans le désordre.

Images d’une partie de l’exposition de Cécile au 3bisF à Aix-en-Provence (2010).

Le travail de Cécile de Dauchez entretient ce rapport avec une forme de désinvolture et de démultiplication qui n’échappe pas à son propre enchantement.

Hier je lui ai demandé au téléphone qu’elle m’explique à nouveau cette histoire de rainures. Elle me raconte la manière dont a commencé cette pièce et effectivement, elle me dit qu’elle voulait faire autre chose au départ et puis elle a commencé à faire ces rainures et elle en a fait d’autres et d’autres encore et elle me parle, parle, parle de révélation de la matière, de faire une image écran de toutes ces révélations, de rainures carrées qui sont carrées sur une base carrée mais qu’elle ne voulait pas spécialement faire carrées et je la vois me remplir et me remplir encore de seaux et de seaux d’informations. Elle aurait encore des milliers de choses à me dire. Elle conclut en me disant tu vois tout ça pour que posés contre un mur ils reviennent quasiment à leur état d’origine, dans un magasin de bricolage, des tasseaux, un simple matériau de construction. Je lui demande si elle a gardé des traces des étapes transitoires, de l’effervescence de cette transformation, où les débris et les miettes encore visibles, témoigneraient de l’état de jubilation créative qui devait l’occuper à ce moment-là comme une sorte d’écume, une salivation prédictive de l’oeuvre en devenir.

Bien sûr elle a retrouvé des photos car la désinvolture plus encore que la négligence est consciente de ses charmes ainsi que du potentiel et de l’élégance de chaque instant.

Images rainures miettes tasseaux.

Images hors-bord (système de propulsion) avec la révélation de ses entrailles effritées + image écorce (en anglais « crumbling bark »)

Je me permets cette juxtaposition dont elle ne me tiendra pas rigueur je pense, pour en venir là où j’en étais à ce moment de ma réflexion. C’est-à-dire que j’étais en train de chercher des images d’effritement, d’effondrement et que dans ces cas-là on cherche aussi avec le terme anglais ce qui agrandit le filet de pêche.

Donc effritement en anglais c’est crumbling.

À partir de crumbling puis crumb je n’échappe pas à la prolifération d’images du dessinateur de bd américain, Robert Crumb, l’une des figures de proue du comix underground. D’ailleurs je tombe sur un dessin qui me reviendra en tête plus tard alors que je n’avais pas pensé à le mettre de côté. J’aurai un mal de chien à le retrouver ne pensant pas tout de suite à le chercher dans les vidéos. Pourtant, j’y avais passé du temps à la suite de la lecture d’un article sur un documentaire réalisé par Terry Zwigoff en 1994, produit par David Lynch et dont le titre est celui de son protagoniste Crumb. On y découvre les membres de sa famille. Crumb a grandi dans un milieu relativement pathogène. C’est une des révélations du film tourné, non sans rebuffades, dans l’intimité d’une amitié de vingt ans.

Images captures d’écran : conversation sur le dentier de Charles Crumb avec la mère et Robert, extraites du film.

« Ses trois fils sont devenus des petits cons et des nullards » « J’ai dépensé la bagatelle de 200 $ » « pour un dentier qu’il refuse de porter » « À quoi ça lui sert ? À mâcher ? » « – À être fier de lui. – Il ne sort jamais. Il s’en fout. » « Donne-moi une bonne raison de sortir. » « Il faut une raison ? » « Nous avons grandi avec ces personnages insipides. » « Ne parle pas la bouche pleine. » « Le goût n’est-il pas meilleur quand on mâche bien ?»

Je l’ai finalement retrouvée mon image et comme je le pressentais elle me servirait parfaitement de conclusion, mais entre temps avant de la retrouver j’ai encore fait des découvertes.

L’image dans mes souvenirs parlait de crumb et de dirt.

Je tape « crumb dirt » et là au lieu bien sûr de retrouver mon image je m’enfonce dans le monde très singulier de la geek pâtisserie et notamment des cookies crumb dirt dont la traduction absurde sur Google m’a beaucoup fait rire. Ça donnait à peu près cela : « cette saleté de chapelure de biscuit » ! Enfin bref, tout un tas de gens font un tas de gâteaux à partir de tas de gâteaux industriels écrabouillés et de toutes sortes d’autres tas de choses écrabouillées pour reformer des espèces de gâteaux. Mais le comble du cookie crumb dirt c’est le mint bark. Parce qu’alors là même le gâteau final lui même est un tas écrabouillé.

Images mint bark extraites du site « What I eat, apparently ».

Je me suis dit qu’Emmanuelle adorerait ces images, je lui en ai parlé, on a ri et elle a tout de suite évoqué ce merveilleux blender qui blende tout, dont elle rêve mais qui est absolument hors de prix. Les promoteurs se vantent donc qu’il peut tout broyer, leur slogan est d’ailleurs « Will it blend? ».

(Vidéo) « Will it blend? » (le caméscope et les balles de golf )

http://www.youtube.com/watch?v=fY8MqWBIHvo

J’ai finalement retrouvé mon image qui est celle-ci.

Image Crumb « Okay, lady, now let’s just say that this dirt is your conscious mind… »

Et je vous laisse vous débrouiller avec cette d’idée de démultiplication et de re-présentation du réel (qu’on évoquait hier avec Reyes Mate et Fabien Vallos et qui est très importante aussi pour Walter Benjamin) de cet état de mise en miettes et du redéploiement des débris du réel qui serait notre conscience, notre esprit conscient.

Cette conférence, agencement « scrappy and disconnected » de données « apparemment » anecdotiques et fragmentaires, se propose en quelque sorte comme un nouvel état du réel qui ne dit ni n’explique tout mais qui renvoie chacun, je l’espère, à sa propre réflexion, à sa propre conscience du monde et au mouvement permanent de la pensée par la critique, par les humanités entre autre, on évoquait cela aussi hier.