« Il faut que je me dépêche d’écrire ce petit texte » (Pétunia #2)

Texte paru dans Pétunia #2, 2009


« “Il faut que je me dépêche d’écrire ce petit texte, car il est déjà 10h”,

écrivait Grittli, une beauté villageoise,

dans son album relié plein cuir. »

Robert Walser


2009. Rapidement, donc. Je ne vois pas bien comment entrer en matière mais je n’ai plus franchement le temps d’y réfléchir. Là tout de suite c’est une promenade qui me vient à l’esprit, une promenade avec des amis, deux ans plus tôt.

2007. C’était l’été, après le déjeuner, nous avions décidé de partir explorer les environs, sans but précis mais tout de même équipés de serviettes, et de maillots pour certains. Nous avons longé des kilomètres de champs rasoirs, secs et sans ombre qui n’invitaient pas du tout à la promenade pour être finalement tentés de rejoindre un paquet d’arbres qui se trouvaient sur une propriété privée. Une fois cet interdit foulé du pied, nous pouvions, au frais, spéculer sur la proximité du seul cours d’eau alentour, l’Aube, qui traversait le village beaucoup plus bas et où nous avions l’habitude de nous baigner en passant par le fond du jardin. La rivière devait être dans les parages. Nous décidâmes d’avancer sous les arbres en l’absence totale de voie dégagée vers des berges hypothétiques. Notre envie de baignade eut raison des ronces et les ronces de nos mollets ; un peu plus loin, nous apercevions une vieille barque qui pouvait nous laisser croire à une rive. Mais pour seule rive nous ne trouvions qu’une pente étroite et boueuse. Le temps de se demander comment procéder, s’il était prudent de se baigner sachant que le courant de l’Aube est très puissant et qu’on ne pourrait certainement pas sortir de l’eau une fois dedans, notre ami et guide qui se posait à voix haute toutes ces questions, avait glissé, droit comme un « i », les mains encore sur les hanches, dans l’eau profonde, vaseuse et glacée. Les questions ne se posaient plus. Impossible de remonter. Il fallait tous se jeter à la flotte pour espérer rejoindre le village où se trouvait le seul point d’accès à la terre ferme. Notre ami hilare malgré la surprise cherchait ses tongs, emportées par le courant et qu’il ne reverrait jamais, tandis que nous nous organisions pour emballer shorts, clés, téléphones, lunettes de soleil et autres claquettes dans nos draps de bain. Ces bagages ainsi arrangés autour de la tête, nous avons descendu le cours de l’Aube en flottant, sans le moindre effort, hormis celui de maintenir à la surface le nouveau volume de nos cerveaux en serviette éponge. L’impossibilité d’interrompre cette descente liquide et silencieuse jusqu’à notre destination ajoutait au plaisir de notre aventure indéterminée. Nous avancions et le temps semblait s’être arrêté.

2009. Je ne m’y prendrai donc pas autrement que ce jour-là. Je n’ai plus d’autre choix que de me jeter à l’eau, la tête chargée d’accessoires plus ou moins pertinents que j’ai mis un temps fou à assortir avant d’en arriver là où j’en suis, c’est-à-dire – maintenant.

1974. « La mètis est une forme d’intelligence et de pensée, un mode de connaître ; elle implique un ensemble complexe, mais très cohérent, d’attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attente vigilante, le sens de l’opportunité ; elle s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes et ambiguës qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux » Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant définissent ainsi la mètis des Grecs dans leur incontournable ouvrage homonyme, Les Ruses de l’intelligence, la mètis des Grecs (1974).

Naissance d’Athéna. Pyxide du peintre, Ve siècle avant J.-C., Musée du Louvre, Paris

VIIIe s. av. J.-C. Avant d’être une entité abstraite et un champ d’action, Mètis est une déesse, une océanide plus exactement. Ignorée par Homère, elle apparaît pour la première fois dans la Théogonie d’Hésiode. Fille d’Okéanos et de Thétis, elle figure parmi les divinités primordiales sans être comptée parmi les vrais dieux sur un plan rituel. À certains égards, il s’agit d’un personnage mineur mais pour Hésiode précisément, Mètis occupe, dans l’économie du monde divin, une place éminente. C’est grâce à Mètis et à ses armes de ruse que Zeus chasse son père Kronos du trône et s’y installe à sa place. Une fois au pouvoir, il la prend pour épouse, épouse sans qui ce pouvoir ne saurait ni se conquérir, ni s’exercer, ni se conserver. Alors même que le fils vient de ruser le père, Zeus est informé d’un oracle lui prédisant un sort similaire. Mètis lui donnera un fils qui prendra sa place. Plus que le destin et que les dieux eux-mêmes, c’est la ruse qui installe et tisse les souverainetés successives. Tant que file en liberté ce temps rusé, les astuces divines demeurent inutiles. C’est ainsi que Zeus décide de ruser la ruse. Il n’avalera pas ses enfants comme l’avait fait son père, il avalera la ruse, c’est-à-dire Mètis. Usant de mots caressants et alors qu’elle est déjà enceinte d’Athéna, Zeus parvient à faire se transformer la déesse polymorphe, encore et encore jusqu’à ce qu’elle ne soit qu’une toute petite chose ; et il l’engloutit. Il devient ainsi le Polumètè, le « plein de ruse ». Il existe peu de représentations de la déesse. Sur une céramique attiquedatant du Ve siècle av. J.-C., elle est représentée, minuscule, sous le trône de Zeus, résidente de ses entrailles et conseiller permanent attaché à sa souveraineté. « Zeus souverain n’est plus comme Kronos ou d’autres dieux, une simple divinité à mètis. Il est le mētieta, le Rusé, l’étalon, la mesure de la ruse, le Dieu tout entier fait mètis. » (Detienne-Vernant). Zeus intégrant Mètis à son propre corps devient « la » mètis dont il peut désormais diffuser la subtile sagesse par tous les pores de son être et asseoir son règne désormais assuré.

Naissance d’Athéna. Pyxide du peintre, Ve siècle avant J.-C. (détail), Musée du Louvre, Paris

2009. L’histoire de la déesse Mètis est un détail. Un détail de l’histoire de la Mythologie. Un détail du fait de son sort, celui d’une perpétuelle petitesse. Détail, donc, mais « détail-pilote ». L’élément conducteur d’un champ plus vaste, intermédiaire. La mise en œuvre d’une nouvelle temporalité mouvante, trouble et perpendiculaire : la mètis. La déesse-détail prend place au fond de Zeus (autant dire au fond de « tout ») instigateur de son effacement et désormais véhicule de son intelligence enfouie, toujours active.

2009, un peu plus bas. À propos de détail, en voilà un tout récent qui pourrait me faire changer le titre de ce texte, parti comme il l’était sous les auspices de la hâte. Le mois dernier, en acceptant un job à plein-temps, j’avais dû quitter la progression naturelle de mes recherches en mode croisière, pour l’inconfort et l’étroitesse des soirs-et-week-ends. Je n’avais plus le temps d’écrire, et mes fins de semaines/soirées étaient loin d’être productives. « Si j’avais ne serait-ce que quelques jours de libre », pensais-je. J’avais dû penser trop fort : hier matin, en arrivant sur mon lieu de travail, le plafond s’était écroulé. Je venais de gagner une bonne semaine de temps libre, comme qui dirait, par la « force des choses » : commission d’experts, travaux, chômage technique. Je me suis évidemment précipitée dans cette brèche inattendue de mon emploi du temps. Mais en parlant de « force des choses », j’espérais toutefois ne pas être à l’origine de ce sinistre opportun. Aurais-je eu l’inconscience de formuler un désir assez puissant pour faire s’écrouler un bâtiment centenaire ? En revanche, l’existence d’un être intermédiaire pouvant orienter le cours de ma vie sur une voie qui me soit profitable ne me paraissait pas tout à fait improbable. Qui es-tu petite chose, toi qui, au détriment de toute norme de sécurité, veilles à me donner de l’avance dans mon travail ?

2009, un peu plus tard. Le familier, le bon génie, l’esprit gardien est, dans bon nombre de croyances et de cultures, une entité bénéfique ou facétieuse, souvent miniature si elle n’est pas invisible, à laquelle les hommes s’adressent pour demander des conseils ou obtenir des services. On peut en compter des centaines de références à usage personnel, guerrier, farceur ou magique. Les Jiminy Cricket, Saint Esprit et autres Lares de l’antiquité romaine auxquels on ajoutera les poltergeist, tricksters ou fripons divins sont autant de détails rusés au volant de nos consciences. J’en évoquerais quelques-uns et différentes raisons possibles de s’intéresser à ce genre de créature : un désir subconscient, un dédoublement de la personnalité, une attitude implicite, un apprentissage procédural, une perception subliminale, etc.

1888. « Plus j’y pense plus je suis enclin à poser publiquement la question : qui sont les petites créatures ? […] Que puis-je dire sinon que ce sont mes brownies ! Qui font la moitié de mon travail pour moi, tandis que je dors, et qui, selon toute probabilité, font aussi le reste, quand je suis bien réveillé et que je crois sottement le faire moi-même ». Robert Louis Stevenson fait allusion à ses collaborateurs invisibles, insomniaques, inventeurs et acteurs des représentations données sur la scène de son théâtre intérieur. Dans son sommeil paresseux, l’auteur-rêveur jouit du spectacle du fond de sa loge, bien meilleur que ce qu’il aurait pu imaginer tout seul, et au matin il supprime, il retaille, il habille le tout des meilleurs mots, des meilleurs phrases qu’il puisse trouver pour enfin signer de son seul nom et récolter les louanges de cette entreprise commune. Ces révélations sont extraites d’Un chapitre sur les rêves tiré de ses Essays on the Art of Writing, chapitre que, quant à lui, Borgès place « au-dessus de tout ». Les créatures en question font référence aux brownies du folklore britannique, capricieux, habiles, parfois malicieux, parfois secourables, souvent très inquiétants, plus proche de ceux de Shakespeare dans La Tempête que ceux de l’écrivain populaire Palmer Cox, qui à la même période en fait des farfadets joyeux et inoffensifs en manteaux de fourrure. Stevenson s’intéressa très tôt à la psychologie. Il fut dans les années 1870 secrétaire de la société de psychologie d’Edimbourg et il resta jusqu’à la fin de sa vie membre associé de la London Society for Physical Research. C’est la lecture d’une revue scientifique française qui lui inspira Deacon Brodie, Markheim et le Dr. Jekyll. « J’essayais depuis longtemps d’écrire une histoire sur ce sujet, de trouver un corps, un véhicule, pour ce sentiment puissant de la dualité humaine qui par moments assaille et submerge l’esprit de toute créature pensante ».

Affiche du film Innerspace de Joe Dante, 1987

1987. Dans le domaine des fantaisies grand public, on retrouve Mètis dans le rôle de Tuck Pendleton, pilote de l’air miniaturisé et injecté par accident dans le corps de Jack Putter, loser hypocondriaque et dépressif. Dans ce film de Joe Dante, Innerspace, plus connu en français sous le titre de L’Aventure intérieure, l’archétype du héros américain est habilement réduit à un rôle passif mais fait néanmoins preuve d’un indiscutable leadership en incarnant la conscience du peureux Putter. Ce dernier, galvanisé par les conseils de son Jiminy Cricket intérieur, explose littéralement à chaque poussée d’angoisse. Tuck et Jack sont amenés à faire équipe dans la peau d’un héros nouvelle formule. La fusion du héros et du anti-héros interprète l’idée d’une conscience impersonnelle et revisite celle du courage.

À partir du XVIIe s. Dans un contexte culturel tout à fait différent, aux Caraïbes, cette dualité imaginaire prend la forme nouvelle et tangente de l’opposition ancienne entre science et magie que présuppose le couple barbare/civilisé. Écrasées par le postulat d’un « soleil de la raison » qui serait apparu en Occident, les sociétés non-occidentales subissent les assauts de la modernité et sont vouées à une existence en sursis. En Haïti, la mise en place du premier État indépendant censé garantir l’abolition du rapport maître/esclave, développe et gonfle paradoxalement les rumeurs sur le cannibalisme, la cruauté despotique et les bandes de sorciers nocturnes. Le mythe de barbarie à l’œuvre, repris par les discours d’une élite occidentalisée, rend difficile la lecture nue et le décryptage des signifiants qu’implique le dispositif symbolique du vodou. La croyance en la multiplication des sorciers (anthropophages) et des zombis (leurs victimes) reste liée au spectre d’un système esclavagiste qui hante encore la société haïtienne. « Le fantasme du zombi est donc là, dès l’esclavage, et son apparition au grand jour, au siècle passé comme de nos jours, ne fait qu’attester l’achèvement d’un système qui attend de la victime l’intériorisation de sa condition. » C’est ce que démontre Laënnec Hurbon dans son livre Le Barbare imaginaire. Le vodou diabolisé et marginalisé réussi pourtant à ne pas se faire classer au registre de la folie. Ses irruptions sporadiques et chroniques interviennent dans la zone de repli réelle ou imaginaire depuis laquelle il continue d’exister, hors de la chasse dont il fait l’objet, hors des sentiers battus. En Haïti, le commerce des zombis est prospère, il en existe deux sortes. Le zombi des films de genre, le plus connu : c’est une personne pas tout à fait morte qui est enterrée puis réveillée par un bòkò (prêtre-vodou). Ces zombis-là sont employés à divers travaux pénibles par leur propriétaire, les uns aux champs par exemple et les autres à surveiller la maison ou le jardin. On peut en posséder un grand nombre et ils sont invisibles pour la plupart des gens. Selon une interlocutrice de Hurbon : « Des travailleurs peuvent avoir leurs propres zombis et terminer en un quart d’heure une tâche qui demanderait une journée ». Le deuxième type de zombi, celui qui nous intéresse, c’est l’âme d’un individu qui a été captée par un bòkò et déposée dans une cruche ou une bouteille. « Quand on le met dans la cruche on ne le voit pas mais c’est l’âme de la personne qui est là ». Cette âme en fait correspond à ce que l’on appelle le petit bon ange, l’un des deux principes spirituels qui dirige la vie intellectuelle et affective de la personne. Tandis que le gros bon ange est l’accessoire qui maintient l’individu en vie – si on perd son gros bon ange, on meurt. Le principe du petit bon ange, lui, est très mobile et peut s’échapper de la personne à certains moments, au risque de se faire piquer par un ennemi. Si cela arrive, l’individu est alors un candidat direct à la zombification. La parole qui se détache de soi correspond aussi au petit bon ange. Elle est aussi turbulente et imprévisible. « La parole est comme une sorte de double de la personnalité consciente, affective et intellectuelle. […] On peut dire que la parole s’établit entre soi et les autres comme un être doué d’un pouvoir propre, et dont on ne connaît pas à l’avance toute l’efficacité ». Le petit bon ange au service du discours et de l’action est par ailleurs de bon conseil sur le fait d’entreprendre, ou non, un voyage, une démarche. Ces capacités de réflexion mobiles et autonomes, une fois dérobées, sont alors des zombis très utiles et très recherchés moyennant une certaine somme d’argent. Toujours selon l’interlocutrice : « Il y a un élève qui n’était pas très intelligent ; sa mère s’est arrangée pour mettre quelques zombis au bout de sa plume à écrire ».

Av. J.-C. Dans le Démon de Socrate, Apulée décrit ce que les Grecs appellent leurs démons comme des messagers entre les dieux et les hommes, « desdivinités intermédiaires qui habitent entre les hauteurs du ciel et l’élément terrestre, dans ce milieu qu’occupe l’air ».Mais avant de faire intervenir la plus célèbre de ces créatures, celle de Socrate, qu’il appelait son daïmon, j’aimerais m’attarder un moment dans ce « milieu qu’occupe l’air ».Le mot qui désigne, dans la Bible hébraïque, l’Esprit Saint, c’est-à-dire le « Verbe » de Dieu, est le substantif féminin, rûah, qui signifie très concrètement le souffle ou le vent. En grec ancien pneuma signifie « esprit ».De pneumos qui signifie le « souffle » dérivent, d’un côté, la pneumatique, branche de la physique qui étudie la « transmission de l’effort par gaz » et de l’autre, la pneumatologie qui, dans la théologie chrétienne, est l’étude et la célébration de l’Esprit Saint. Le pneuma de Dieu, la procession de son esprit par souffle, est à la fois le transport et le message, le véhicule et le détail annonciateur : surprenante voie gazeuse qui, de la bouche de l’Ange Gabriel à l’oreille de la Vierge Marie, opère la transmission de l’effort à venir !

2009. Foi et subconscient ont souvent été mis en parallèle, chacun comme une partie de l’esprit qui agit à notre place. Le subconscient se dit d’un phénomène inconscient qui intervient comme élément de processus mentaux actifs. Et en histoire des religions, voire en histoire des idées, on parle de pneumatologie, chaque fois qu’il s’agit de caractériser l’immanence du souffle divin, le divin comme spirituellement présent à l’intérieur de l’homme.Chacun des deux, foi et subconscient, guide nos actions ou nous apporte des réponses. Ces réponses peuvent se présenter dans un rêve ou par l’intermédiaire d’une situation imprévue mais salutaire, ou encore par une influence à l’intérieur de soi qui se répercute sur notre état d’esprit, sur notre fonctionnement corporel ou dans nos idées mêmes. Dans le cas du subconscient, cette influence serait le résultat de nos croyances combinées avec les images que nous amassons dans notre esprit. Tout ce qu’on entretient comme idée finit par s’enregistrer dans notre subconscient et le subconscient à son tour nous donne des réponses. On peut si on le souhaite amener le subconscient à travailler pour nous, mais peut-on raisonnablement mettre la foi au travail ?

Vers. av. J.-C. On peut s’avancer en estimant que Socrate, lui, ne s’en est pas privé et ce, avant les bons services de la Vierge Marie. Les interprétations concernant son célèbre daïmon diffèrent. Pour Apulée de Madaure comme pour Plutarque, le génie familier du philosophe ne serait autre que la manifestation du divin. Pour d’autres, le daïmon est l’émergence de la conscience critique individuelle sous une forme de « personnel impersonnel ». Pour la doxa enfin, Socrate, le questionneur des carrefours qui ne laissait personne en paix, était fou et on l’invita tout bonnement à mettre fin à ses jours. « comme vous me l’avez maintes fois et en maints endroits entendu dire, se manifeste à moi quelque chose de divin, de démonique […]. Les débuts en remontent à mon enfance. » (Apologie de Socrate,Platon). Socrate, lui-même, ne cache pas que son obéissance zélée à ses voix intérieures a pu être à l’origine des griefs qui ont nourri sa dénonciation. Cette présence divine à l’intérieur du philosophe ne paraissait pas vraiment en conformité avec les croyances de la cité. Il est accusé par Anytos, Mélétos et Lycon, trois citoyens d’Athènes, sous les chefs d’accusation : Socrate ne reconnaît pas les Dieux de la Cité, Socrate introduit de nouveaux Dieux, Socrate corrompt la jeunesse. Pourtant, c’est à la suite d’un oracle local, celui de l’Apollon pythien de Delphes consulté par son ami Chérophon, que Socrate entama sa grande mission itinérante de dialectique dubitative. « Vous savez bien aussi quelle sorte d’individu était Chéréphon, quelle impétuosité il mettait dans tout ce qu’il entreprenait. En particulier, un jour qu’il s’était rendu à Delphes, il osa consulter l’oracle pour lui demander – et n’allez pas, je le répète, m’interrompre par vos cris, citoyens – si, en fait, il pouvait exister quelqu’un de plus savant que moi. Or la Pythie répondit qu’il n’y avait personne de plus savant. »Lui qui ne savait rien et ne connaissait que son ignorance se spécialisa dans un certain type d’entretiens de rue, questionnant et remettant en cause les pratiques et les valeurs, les logiques et les principes, les comportements et les réputations. Il se fit ainsi beaucoup d’ennemis et quelques disciples.

2009. Sur la supposée folie de Socrate, c’est à des anomalies pathologiques que certains attribuent encore de nos jours les inspirations et les préceptes d’un homme dont la morale surélevée et les nombreuses vertus en font pour d’autres un quasi-précurseur du Christ. Socrate était en effet sujet à des sortes de crises cataleptico-extatiques qui se trouvaient être les moments précieux où, se laissant aller à une forte abstraction en lui-même, il donnait audience à son conseiller intérieur. Les phénomènes hallucinatoires de notre premier sage ont été rapportés, appréciés, critiqués ou jugés, toujours est-il que, physiquement ou symboliquement, si l’intelligence de Socrate emprunte les caractéristiques d’une pathologie, elle n’en développe pas moins un champ singulier de la pensée, transversal et fondateur.

2009. L’extase (du latin ex, « en dehors » et sto, stas, stare, « se tenir ») c’est se tenir en dehors de soi-même. Être à côté de soi, tout entier absorbé par un ailleurs. Dans le cas d’une extase cataleptique, l’individu est figé dans une attitude par la contraction tonique de ses muscles, bien qu’il soit toujours en mesure de penser, de mémoriser ou… de s’unir à une réalité transcendante. Il est difficile d’imaginer une pareille association : deux mouvements contradictoires, un mouvement et un non-mouvement. La toupie en est une visualisation possible, particulièrement lorsqu’elle se fige dans cette figure qu’on appelle « la toupie qui dort ». Elle tourne d’une manière si régulière et homogène qu’elle se tient tout à fait droite dans un équilibre impossible et semble ne plus bouger, alors qu’en fait elle a atteint le point d’harmonie parfait de son mouvement, tout comme l’extase réalise l’unité idéale de l’intérieur et de l’extérieur, du familier et de l’étranger. « L’extase indique précisément ce mouvement du destin qui rend intérieur ce qui était extérieur et libre ce qui était nécessaire […]. [Elle] réalise donc l’unité de la conscience de soi et de la conscience de l’objet. […] elle indique l’humanité dans la nature, l’intériorité dans l’extériorité. » (Vuillemin)

1952. Cette année-là, un petit jouet en plastique fait fureur : la toupie Tippe-Top. Elle est composée d’une sphère tronquée partiellement évidée et terminée par un manche court. La particularité de cette toupie est de se retourner pendant sa rotation et de continuer à tourner en équilibre sur son manche. Le 31 mai de l’année précédente, elle faisait grande impression sur deux Prix Nobel de Physique, Wolfgang Pauli et Niels Bohr, lors de l’inauguration du New Institute of Physics à l’université de Lund en Suède. Niels Bohr, spécialiste danois de la mécanique quantique, était fasciné par les propriétés physiques de la minuscule sphère tronquée. On raconte que Churchill l’était tout autant.

Le 31 mai 1951, Wolfgang Pauli et Niels Bohr, deux célèbres prix Nobel de physique s’extasient devant les propriétés d’une toupie Tippe-Top lors de l’inauguration du nouvel Institute of Physics de Lund, en Suède.
Photo : Erik Gustafson, courtesy AIP Emilio Segre Visual Archives, Margrethe Bohr Collection.

2009. Impossible de mettre un pied à la bibliothèque. À l’entrée, la queue s’étale sur plus de cent mètres, particulièrement riche aujourd’hui de son jus principal : l’étudiant dissipé et dragueur. Je bois un café au coin de la rue, je jette un coup d’œil de temps en temps. Rien à faire, la queue ne désenfle pas. Je fais un tour aux Cahiers de Colette. Je traîne parmi les étagères chargées de livres, un œil sur l’heure, l’autre dans les W…. Robert Walser. Le Territoire du crayon. Microgrammes, Éditions Zoé. En quatrième de couverture, je lis : « Quelques succès suivis d’années d’errance… mourir dans la neige un jour de Noël… destin… choisi et subi… mystérieusement relié à son œuvre… transfigure le monde » et, ah !… : « Il aura fallu une vingtaine d’années pour déchiffrer ces manuscrits inédits notés au crayon d’une écriture minuscule sur 526 feuillets disparates : enveloppes, marges de journaux, formulaires officiels, etc. ». Parfait, le minuscule et les marges. Je sorsaussitôt de la librairie avec l’ouvrage et, laissant la bibliothèque à son priapisme, je m’installe un peu plus loin, dans un espace, que je choisis pour un agencement et une luminosité dignes de la remplacer quelques heures : Le Mandarin de Rambuteau – Restaurant Chinois – Spécialités Orientales. Rien que de nombreuses tables sans atours, de grandes vitres et la lumière-néon de photos de plats exotiques. Si je me permets d’insister sur les qualités authentiques de ce lieu de substitution, c’est qu’elles ne sont pas le fait d’une simple projection, ni celui de ma seule subjectivité. Un peu plus tard, échappés de la queue géante, trois étudiants repèrent eux aussi, sans le moindre doute, le climat familier de cogitation sous la forme déguisée de ce traiteur chinois. Ils s’installent aux autres tables autour de moi. Jeunesse, ordinateurs portables, trousses de crayons et cahiers à spirales viennent finir à la perfection le cadre de ma zone de repli. L’espace ainsi configuré, le temps figé en parallèle des habitudes et l’esprit en mouvement, je peux me concentrer sur les Microgrammes.

Vers 1920. « Je découvris un jour, en effet, que cela me rendait nerveux, de commencer par la plume d’acier, et pour me rassurer, je me mis à me servir du crayon, ce qui certes représentait un détour, une peine supplémentaire. […] Chaque fois un sourire de satisfaction naissait dans mon âme, quelque chose aussi comme un sourire d’auto dérision intime […]. Entre autres, il me semblait que je pouvais travailler au crayon de manière plus rêveuse, plus calme, plus lente, plus contemplative, je pensais que cette méthode de travail se transformerait en un singulier bonheur ». Walser exerce dans les marges, c’est un fait. À l’époque, il publie dans diverses revues et journaux, des feuilletons, des chroniques, des petites proses qui parlent de tout et de rien, de ce qui entre par la fenêtre et lui vient à l’esprit, des genres relégués en bas de page, rez-de-chaussée qu’il habitera comme personne. Le travail à la plume le fatigue et lui fait traverser une crise dont l’issue se manifestera par la création d’un territoire parallèle, celui du crayon, comme il l’appelle lui-même. L’extrême resserrement des limites qu’il s’impose par la miniaturisation de son écriture ont longtemps laissé croire qu’il s’agissait d’un langage codé et/ou pathologique. Mais c’est bien une tranche de vie intermédiaire qu’il déploie sur ces terrains microscopiques. Un lieu où se développe la forme unique d’un orgueil bienheureux et rusé qui n’aspire qu’à l’effacement. Balloté par la vie, prisonnier d’une identité floue mais interné volontaire, Robert Walser s’offre la contrainte d’une écriture myope, transport et distance bénéfiques aux fluctuations incessantes de sa créativité.

2009. Les microgrammes n’ont pas de titres. Ces petits paquets de mots illisibles ont plus l’air d’avoir été tamponnés d’un bloc, que rédigés au fur et à mesure par une main humaine. Ils ne se distinguent aucunement par un résumé supplémentaire en guise d’en-tête. Il faut dire qu’ils ne se distinguent tout simplement pas. La foule des sujets traités et les cabrioles linguistiques de l’auteur n’en viennent jamais aux faits et ne se laissent pas réduire à des faits. Ces micro-pensées fonctionnent comme autant de toupies Tipp-top projetant tout sujet sur leur passage, à la fois figées et en mouvement et finissant par se retourner sur elles-mêmes. Pour autant, l’éditeur a prit le parti de choisir un titre à chaque microgramme, en reprenant les premiers mots de chaque première phrase, quitte à couper ces phrases. N’ayant l’air de rien, ce procédé arbitraire honore admirablement la pensée de Walser par une sorte de bizarrerie lacunaire. Mes préférés : « Est-ce que ces lignes n’auront pas l’air » et bien-sûr celui qui nous amène au non-titre de ce texte, dont je cite toutefois la première phrase dans son entier ne pouvant me résoudre à y abandonner la présentation de Grittli, narratrice ingénue de ce savoureux microgramme. Tout comme elle, et bien malgré moi, j’ai tendance à dire que j’écris des« petits textes » et ce pendant des périodes d’une longueur suspecte. Je dois alors avoir des airs de cette Grittli affairée à sa littérature, qui glougloute à qui veut l’entendre les affres de son coquet labeur. Comme elle aussi, il m’est arrivé d’avoir l’impression délicieuse de dicter mes « lignes de berges de fleuves » et ma « prose de ménestrel » à un sigisbée qui me serait entièrement dévoué, et qui porterait le doux nom de Futill ou Inutill. Mais, hum, c’est sur cette idée de myopie que je voudrais revenir.

2009, un peu plus tôt. Précédemment, alors que je cherchais l’orthographe du mot « loser », je suis tombée sur un article intitulé « Qu’est-ce qu’un loser ? ». Cet article de la rubrique CONSEILS CARRIÈRE du site jobboom.com posait une question simple mais néanmoins énigmatique. On n’y trouvait cependant pour toute réponse que la description d’un individu nombriliste poursuivit par la poisse, incapable de faire confiance à son intuition ou de trouver un itinéraire de rechange face à un obstacle. Selon Gilles M. Ouimet, psychologue pratiquant à Montréal, le détour, le biais, la malchance qui éloigne le malheureux guignard du « droit chemin » s’explique sur le plan de la pathologie, et non comme un itinéraire de rechange. « Ceux qui ont de la difficulté à s’affirmer vont nécessairement se ramasser dans le fond du baril. ». Mais en admettant qu’il y ait un « fond du baril » et que des gens s’y retrouvent, on peut se demander ce qu’il s’y passe et ce que l’on y voit ? Ces questions, Monsieur Ouimet ne se les posent pas et derrière lui toutes nos sociétés occidentales qui voient dans la réussite sociale, le succès, une voie unique et une fin en soi. Il poursuit : « Certains adultes, pour se protéger, ont tendance à nier la réalité. Quelqu’un qui se promène dans la vie comme un myope ne voit pas les possibilités qui s’offrent à lui et laisse passer les occasions. » Et alors là, je ne suis pas du tout de cet avis.

Jusqu’à aujourd’hui. Dans son sens étymologique et péjoratif la myopie signifie « courte vue ». Ce qui m’intéresse dans cette vue « courte » c’est, non pas l’espace réduit de la vision nette, mais cet autre espace, celui du flou. Sans atteindre une distance qui réduit les objets jusqu’à n’en plus distinguer les détails, le flou intervient dans un champ de vison où l’objet s’offre encore en tant que visible potentiellement net, c’est-à-dire à une échelle et à des dimensions où il est encore possible de le voir ou plutôt de l’apercevoir et de le percevoir. On aperçoit avec les yeux. On aperçoit pendant un seul moment, rapidement. L’acte d’apercevoir entraîne ensuite la perception, l’analyse intérieure et consciente du stimulus. Quand donc on perçoit ce que l’on a aperçu, on saisit, on prend connaissance. L’esprit remarque par les sens, nos sens analysent et enfin l’esprit en récolte une information, qu’il analyse, ou non, à son tour. Quelle information arrive à l’esprit du myope ? Elle n’est ni nette, ni précise, très incomplète voire déformante. Quelque de chose de flou qui sera reconnu si le myope en a déjà pris connaissance de près, mais quelque chose de nouveau si l’objet n’est pas familier. Pourtant si le myope ne voit pas bien, il ne voit pas « rien ». Et souvent il arrive qu’en voulant « bien voir » ou en pensant le faire, les yeux rapportent une information qui n’est pas la réalité. L’objet se fait passer pour un autre. Qui des yeux ou de l’esprit a rusé le myope, on ne peut pas vraiment le savoir. Le myope se trouve en possession d’une information qu’il pense réelle, puisqu’il l’a « vue » mais qui n’existe pas. En somme, il vient d’inventer quelque chose. L’objet flou s’est transformé en une chose, autre, et probable. Le flou est devenu patent. Ce champ d’invention du « croire-voir » est encore un de ces champs parallèle et intermédiaire où la ruse de l’esprit se joue de son utilisateur tout en lui offrant l’étonnement et la fécondité de ses coups en douce. Étant myope, j’ai moi-même expérimenté ces phénomènes. Combien de fois ai-je aperçu d’étonnants objets qui se révélaient ne pas être du tout ce que j’avais cru voir lorsque je m’approchais. Mais la déception laissait place à la joie, quand je m’éloignais à nouveau, riche de la vision toute neuve, l’autre, celle que je gardais en mémoire, celle du nouvel objet que je venais de créer. Paradoxalement, cet effet de myopie s’applique aussi à la lecture, à la prise de connaissance trop rapide qui fait croire au lecteur qu’il a compris quelque chose alors que ce n’est pas exactement ce qu’il a lu. Il s’emballe sur une idée, s’excite, revient sur ses pas, dans le livre, l’article, mais ce n’est pas ce qu’il vient en fait d’imaginer qu’il y retrouve. Il est alors bien seul et bien démuni face à cette idée, cette chose qui se dresse devant lui, qu’il a eut le courage d’inventer car pensant que c’était la pensée d’un autre et sur la base d’hypothèses informes. Il essaiera alors d’imiter le processus d’apparition de ces détails en provoquant à nouveau leur naissance.

VIIIe s. av. J.-C. Athéna naît par accident, minuscule, adulte et toute armée, du crâne de Zeus. Enfouie avec sa mère dans les entrailles de son père, défaut de l’oracle, détail inattendu, Athéna déesse, poursuivra l’œuvre de ruse, l’intelligence et la sagesse de la mètis.

De 1871 à 1922. Marcel Proust était myope. Point de vue essentiel à la reformulation, à la re-création du cortège de détails qui viendra composer sa recherche du temps perdu.

Le temps perdu. « Sans doute peut-il sembler paradoxal qu’une forme d’intelligence aussi fondamentale (la mètis), aussi largement représentée dans une société comme la Grèce ancienne, soit restée pour ainsi dire méconnue ». (Detienne-Vernant) D’hier à aujourd’hui il semble que la métis ait été enfouie une seconde fois par l’histoire mais cette fois-ci non pour l’utiliser à profit et gagner un temps précieux sur le long terme mais bien pour la faire disparaître en gagnant du temps et de l’argent, à court terme. La disparition de la mètis de la raison occidentale est révélatrice de l’effacement de la bifurcation au profit de la rationalité calculatrice. Cette voie de la rationalité, employée au service de notre économie et de notre écologie, celle qui mène aux catastrophes que nous connaissons aujourd’hui, a supplanté son aînée, la voie du raisonnable, celle qui consiste à délibérer à partir des arguments pour et contre. Daniel Labéy évoque, pour définir ces deux champs d’exercice de la raison, le « démontrable » et l’« opinable ». « Dans le premier domaine, la raison peut construire des démonstrations et exprimer des vérités au sens le plus strict. Dans le second, cette même raison ne peut conduire que des argumentations et exprimer du vraisemblable ou du probable. » Ce vraisemblable et ce probable, sont une dimension supplémentaire, adjacente au temps réel, dans laquelle la pensée roule sur-elle même, tourbillonnante, floue et féconde. Une forme ancienne de l’exercice de la raison que l’on trouve encore en Chine ou au cœur de l’Afrique. J’aurais aimé aborder les deux formes d’intelligence et de sagesse de ces deux lointaines puissances, mais je n’évoquerai ici que la tendance africaine pour sa relation au temps.

Et le temps perdu. La palabre africaine, forme de la phronèsis noire, c’est à dire forme de prudence et de sagesse est une ruse au service du social. « La palabre rassemble les anciens, les sages, les nobles, les guerriers, voire la population toute entière, captifs compris, sans exclure les animaux qui peuvent le cas échéant avoir leur rôle à jouer et qui font les frais des litiges en servant d’exutoire sous la forme de bouc-émissaire […] les ancêtres et les esprits sont aussi convoqués et dans certaines populations jouent un rôle important. » Ainsi est présentée la palabre africaine dans Les Raisons de la ruse. Une perspective anthropologique et psychanalitique (Latouche, Laurent, Servais, Singleton). Je m’appuie en particulier, ici, sur l’article de Serge Latouche, « La ruse et la prudence : l’enjeu démocratique ». Latouche y évoque le but de la palabre comme n’étant pas un souci de justice, mais un retour à l’harmonie du groupe, dans un équilibre conflictuel entre ruse et éthique. Le principe de la palabre est simple : l’affaire est exposée, chacun prend la parole, puis un consensus se dégage plus ou moins et enfin un notable résume les arguments et prononce un verdict. Toutefois, bien qu’en théorie chacun doive parler à son tour, les uns et les autres parlent en même temps et à voix forte. Les palabres sont souvent plus proches d’une joyeuse ou dramatique pagaille que d’une technique pure. Si, pour le bon occidental, c’est une perte de temps, pour le bon africain, dans des lieux où les distractions sont rares et où le temps n’est pas de l’argent, la palabre est un spectacle savoureux et efficace. La consécration de l’intemporel et la prolifération de l’informel permettent le miracle de la survie. Dans ces sociétés vernaculaires et alternatives, terres d’élection de l’échec du développement, mais aussi de la ruse, on découvre d’improbables réussites de comportements économiques irrationnels. Un exemple, cité par Latouche, est celui de l’enchâssement de l’économique dans le social (l’embeddedness de Karl Polanyi). Sur un marché économique étroit où l’accumulation des bénéfices ne pourrait qu’accroître la concurrence, la survie repose sur la solidarité et sur la fête. « Les tontiniers de Douala, lors de leurs réunions, sablent volontiers le champagne. Les ferrailleurs de Kigali cotisent sur leurs recettes pour faire des fêtes de bière (de banane !) ». L’un dans l’autre, une incongruité. Mais ces dépenses folles, en proportion des coûts et des budgets, se révèlent nécessaires au ciment affectif et social. Querelles interminables, sagesse polyphonique et prudence millésimée, le temps africain s’étire, amorphe, surprenant, bavard, avisé et contradictoire, il perfectionne les revers de sa survie, il est le temps rusé par excellence, celui de la mètis dans toute sa majesté.

1944. Face au colonisateur, le biais qu’implique la ruse est une stratégie qui a fait ses preuves. L’opération Fortitude menée par les forces alliées pendant la Seconde guerre mondiale n’était pas à proprement parler une opération militaire mais ce qu’on a appelé une opération d’« intoxication » à destination de l’armée allemande. Cette opération qui signifie « opération courage », rassemble les innombrables moyens utilisés par les alliés pour intoxiquer l’ennemi sur les lieux et dates de l’opération Overlord, nom de code de la mise en place des conditions préalables et nécessaires à la réalisation du débarquement. Le responsable de cette grande opération fut le Colonel Bevan, directeur du London Service Control (LCS), un nom qui par ailleurs ne voulait absolument rien dire. Ce groupe, inventé par Churchill lui-même, était tellement secret que trois centspersonnes seulement en connaissaient l’existence. Fortitude fut la pièce maîtresse d’un ensemble plus large d’opérations de dissimulation appelé Bodyguard qui visait à cacher aux Allemands l’ensemble des projets de débarquement alliés en Europe dont ceux de la Méditerranée. Parmi les détails opérants de cette grande mascarade, on trouve un sosie de Montgoméry envoyé en visite officielle à Gibraltar où il devait faire semblant de révéler inconsciemment le faux lieu du débarquement allié : « Ce sera en juillet dans le Pas-de-Calais ». On assiste au déploiement de divisions blindées composées de chars Scherman gonflables et d’aéroports factices recouverts de dizaines d’escadrilles d’avions en bois. On découvre des montagnes de jerricans, de caisses de munitions, de tentes… sans contenu. On se félicite du défilé de camions vides sillonnant les routes du secteur de Douvres jour et nuit. Et on s’endort confiant bercé par les bavardages incessants de techniciens alliés qui inondent les ondes pour simuler un intense trafic radio.

1998. Inondent les ondes… inondent les ondes… Ah c’était pas voulu ça. D’un coup on se déroulerait presque un petit flot hip-hop. C’est assez tentant mais je pense que je vais reporter mon baptême du slam à plus tard. En revanche, je suis à peu près sûre de pouvoir trouver une ou deux bouées de sauvetage. J’ai du mal à imaginer qu’on puisse passer à côté. Voyons un peu… Ah, voilà : « On inonde les ondes, on inonde les ondes. Pour nos rimes légendaires accours du monde. On inonde les ondes, on inonde les ondes. Sages Poètes, Silisages Poètes. » Voilà, c’était les Sages Po’ et je rends l’antenne. Je crois aussi qu’il est grand temps que je sorte de la flotte.

Maintenant. En fait, c’est ça finalement, je me suis fait croire à moi-même que j’allais écrire sur la déesse Mètis, pour en fin de compte pulvériser le théâtre des opérations et faire débarquer mes théories lacunaires sur d’autres plages que celles de la féminité et de la Grèce antique. Mes piles de jerricans et mes tentes vides en guise de chapitres n’ont sans doute trompé personne, pourtant à y regarder de plus près, on n’est pas si loin de mon prétendu point de départ. La déesse miniature, sa ruse et son champ d’action n’opèrent pas autrement que dans un retranchement marginal, par des processus de détours, de réversibilité, de flou, de bavardages, et c’est bien en tant que détail-pilote, à l’instar d’une minuscule Mètis rusée que je me suis incorporée à cette glissade dubitative. Rien d’autre à la surface qu’une simple disposition de l’esprit, le flottement circonstanciel de mon cerveau en serviette éponge.