« Une beauté pycnique » suivi de « Placer les individus sur une échelle » (Guillaume Constantin)

Commande de Guillaume Constantin d’une fiction-communiqué de presse pour son exposition « OF OF FOSSIL OF » à la galerie Bonneau-Samames à Marseille, en février 2011. Impression numérique faux livre, par Guillaume Constantin.

 

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UNE BEAUTÉ PYCNIQUE

un récit étiologique

Après avoir tourné un moment, Sénèque gara enfin la Saab. Il y avait déjà deux voitures. L’endroit n’était pas facile à trouver et le parking improvisé au milieu des fourrés faisait office de point de repère. Dans la matinée, jugeant la température clémente et le ciel rassurant, Bateson avait passé un coup de fil à Sénèque pour le convaincre de déjeuner avec lui dans cette fameuse crique où ils n’avaient pas remis les pieds depuis l’été dernier. Bien sûr, en matinée, Sénèque n’assimilait jamais aucune manifestation extérieure à son sommeil, fût-elle bruyante et mouvementée, à vingt centimètres de son visage. Bateson laissa néanmoins un message et s’activa à la préparation d’un panier repas sophistiqué et conséquent. Il avait préparé des terrines la veille et il restait encore de ce délicieux rôti de porc qu’ils mangeraient froid avec de la mayonnaise, des branches de cèleri et quantité de condiments dont Sénèque raffolait. Il ne lui restait qu’à passer chercher du pain, des fruits et son ami. Le trajet s’était déroulé dans le silence le plus complet, le temps que Sénèque admette, sans l’avouer, l’incohérence de son indignation. À peine avait-il posé le pied hors de la voiture que l’animal amphibie avalait autant d’air disponible à portée de ses orifices et retrouvait la bonne humeur de ses bavardages de nénuphar. En s’enfonçant sur le minuscule sentier qui menait à la crique, il assommait déjà son camarade de propos qui n’avaient rien à faire dans le paysage.

Tu vois, on se montre volontiers dédaigneux dans l’appréciation d’un objet dont on se passera facilement, on se dit : « Reprends : je n’en ai pas envie, j’ai ce qu’il me faut. » C’est sûr qu’il y a du plaisir à rendre ce qu’on a reçu et autant à le jeter à la tête, mais il n’y a pas lieu que notre élan à rendre service soit ralenti par la foule des ingrats ! Il faut insister dans le bienfait, même si les gens ne comprennent pas que c’en est un ; celui qui insiste, celui qui les accumule les uns sur les autres sans se lasser, il finit bien par arracher de la reconnaissance même au plus réticent. Face à tant de bonté, n’importe qui en face n’ose plus lever les yeux ! Et où qu’il se tourne pour oublier, dès qu’il te voit, clac, tu l’as enfermé dans tes bienfaits !

Le panier, lui, ne se portait pas tout seul et Bateson, distancé, marqua une pause le temps d’un soupir à la surface d’un océan de bruyère en fleur. Sénèque, loin devant, ne s’était pas arrêté de parler.

Des actes de « bonne grâce », on dit ça non ? Mais tu sais, toi, pourquoi il y a trois Grâces ? Pourquoi elles sont sœurs ? Pourquoi elles se tiennent par la main ? Pourquoi elles sont rieuses, comme ça et puis jeunes et vierges et toujours à poil ? Bon, déjà parce que les bienfaits ça aiment se faire remarquer, mais pourquoi cette ronde, là, qui revient sur elle-même ? Sûrement qu’il y en a une qui donne, une qui reçoit, une qui rend, mais du coup, si un maillon est rompu ça perd de sa beauté d’ensemble ! Alors qu’il faut que ça garde toute sa cohésion !

Ensuite ça se compliquait, le silence revint puis le chant des oiseaux, un brin moqueur. C’était à se demander si ces bestioles ne savaient pas exactement où s’installer pour profiter du spectacle. Car maintenant il s’agissait de descendre le long d’une falaise sur trente centimètres de cailloux qui la plupart du temps se jetaient dans le vide sans prévenir poursuivis par des jurons. Mais la dernière étape était encore la plus casse-gueule : la distance restante était une pente bien raide de boue et de branchages qui se rétrécissait vers la plage. Une âme sympathique avait laissé pendouiller une corde qui permettait, sans toutefois espérer garder sa dignité, de faire au moins la descente sans mourir.

* * *

Une fois sur la plage, les deux amis choisirent un emplacement entre les rochers qui les protègerait du vent et leur procurerait l’illusion d’être seuls. Sénèque palabrait toujours pendant que Bateson délimitait une zone adéquate et organisait les éléments consommables avec une précision toute mathématique. Un peu plus tard, des fourmis escaladaient en file indienne le dernier bout de rôti et deux mouettes se tiraient la bourre pour un croûton, pas plus gênées que ça par les deux corps endormis. Sénèque se réveilla le premier. Sans plus personne pour l’écouter, il se mit en quête de conneries à faire. Il commença par aller pisser un peu plus loin derrière un rocher d’où il réapparut avec les cordons de son slip de bain noués autour de la nuque, comme un tablier. Il avait aussi décidé de revenir très très lentement et pas en ligne droite, voir ce qui traînait dans le sable, par-ci par-là. Sa ténacité fût payante puisqu’il fit la découverte d’une sorte de grosse brosse en bois qui devait servir à des pêcheurs pour nettoyer leurs barques mais qui avait surtout pour lui l’allure d’une brosse à dent géante. Il revint près de Bateson et, tenant la brosse par le manche, il se la cala entre les jambes, poils en l’air, en faisant des mouvements de va-et-vient et en chantonnant « Qui est-ce qui veut se faire frotter le derche ? » Bateson, qui l’avait vu venir, explosa de rire, rire qu’il contenait déjà depuis la vision de son ami sorti de derrière les rochers avec son bazar autour du cou. Soudain, deux enfants d’une famille voisine s’approchèrent en courant à la suite d’un gros berger allemand. Sénèque lâcha la brosse fissa et dénoua ses cordons de slip en moins de deux.

* * *

Gagné par l’ennui et pendant que Sénèque s’était remis à faire l’imbécile quelque part dans l’eau, Bateson entreprit de se baigner. Une fois les pieds dans l’eau et les poings sur les hanches, dans une attitude qui, de l’extérieur, avait l’air d’être tout à fait déterminée, Bateson changea d’avis. Personne ne regardait ni ne l’invitait à entrer dans l’eau glacée, il décida donc de s’asseoir très simplement dans les fins de vagues mousseuses et ramollies par le ressac qui venaient s’écraser entre ses jambes. Voilà, il était bien comme ça. Il s’allongea un peu plus en s’appuyant sur ses coudes pour profiter du spectacle immense de l’océan. Contempler cet élément impressionnant, de là où il était, léché par une partie infime de tout son volume, lui suffisait ainsi. Il resta un long moment dans cette position, presque inconfortable, qui lui garantissait cependant tiédeur et sécurité.

 * * *

Lorsqu’il se releva enfin, l’air commençait sérieusement à se rafraîchir. Il voulut se dépêcher de regagner sa serviette et de quoi se couvrir, mais il fût ralenti par le nouveau volume de son entrejambe ! À être resté là, allongé dans les remous marins, son maillot s’était rempli de sable au point d’exploser ! Handicapé, il décida néanmoins de revenir s’asseoir près de ses affaires où il pourrait en toute discrétion se débarrasser de la motte inopportune. Sénèque était revenu lui aussi et de loin s’amusait déjà de la démarche de son ami. Bateson, vexé, mit du temps à rejoindre sa serviette sous les rires de Sénèque qui s’amplifiaient au fur et à mesure que se profilait la délivrance de l’infortuné. Il s’agissait maintenant d’en finir avec cette humiliation. Bateson se préparait à l’exécution d’un habile retourné-secoué de sa lingerie, quand une voix l’interrompit net.

– Hé, là, oh douchement, ché pas la peine dé chécoué comme cha, là. Non mais ché pas vlai cha. Oune pou dé délicatèche.

Après un temps, bref mais nécessaire, pendant lequel Bateson essaya de rationaliser les données qui se présentaient à lui et d’en tirer une conclusion cohérente, il en déduit que c’était encore un coup de Sénèque et que ça suffisait maintenant, qu’il en avait assez et que ça ne le faisait plus rire. Mais son ami avait lui aussi entendu la voix et, pourtant doué d’une fameuse mauvaise foi, il déclina toute responsabilité quant à cette méchante petite blague. Les trémolos qui accompagnaient cet aveu sincère le rendirent presque touchant. Bateson se fît à l’idée de l’innocence de son ami, ce qui eût pour effet de l’inquiéter davantage. La voix venait de son maillot de bain. Digne mais pas téméraire, Bateson demanda à Sénèque de vérifier l’origine de cette hallucination auditive. Sénèque ne voulut rien entendre et argua que c’était sans doute un des enfants de la plage qui par un moyen quelconque avait inventé un stratagème pour faire parler le slip de Bateson. Bateson entrouvrit la bouche comme pour parler, mais il se contenta de fixer sévèrement le couard dont les sourcils piteux s’étaient soulevés, ratatinant la peau de son front en petits boudins d’embarras. Ce silence équivoque fut bientôt rompu par la voix qui s’était radoucie.

 – Hého, il y a quelqu’oune ? Chi bous boulez bien mé choltil dé là ?

 Cette fois Bateson supplia Sénèque d’aller vérifier son fond de culotte. Sénèque cessa ses simagrées et entrepris l’exploration de la zone suspectée. En lui-même il continuait à défendre la prérogative de ses déductions, qui seules pouvaient justifier ce qui était en train de se passer. Comment pouvait-il en être autrement ? Bateson, allongé sur le ventre, attendait que Sénèque se décide à faire quelque chose. Le slip de Bateson s’était tu et Sénèque regardait les fesses de son ami, comme il ne lui avait jamais été donné de le faire. Bien-sûr, il hésitait de peur de savoir ce qu’il allait y trouver, mais le trouble qui l’empêchait à présent était complexe. Bateson qui s’impatientait d’angoisse et qui n’osait plus bouger lui siffla un chapelet d’injures entre ses mâchoires serrées, ce qui engagea alors Sénèque à allonger les mains vers le bas du dos de son ami. Pour mieux appréhender la situation, il s’était placé face à la région sensible, à califourchon derrière lui dans le creux de ses genoux, cuisses contre cuisses. Armé d’une soudaine intrépidité, il se décida à lui baisser le slip. Il se saisit du lycra au niveau de ses hanches et tira sur le textile élastique. Le dos de ses mains frôlait les courbes fermes de Bateson et leur chaleur lui brûlait les doigts, rafraîchis qu’ils étaient par sa baignade tardive. La docilité et le mutisme de son ami n’évacuaient pas son inquiétude mais ne le pressaient pas non plus. C’est ainsi que, ce jour-là, il découvrit, émerveillé, la beauté des fesses de son compagnon dans le moindre de ses détails. Aussitôt, dans le tas de sable qui était la cause de tant de tracas et qui maintenant se trouvait dégagé, une chose se mit à pousser des cris horripilants.

 – Che n’est pas tlop tôt tout de bêbe ! Bous êtes donc chouldes ? Cha fait ude heule au boince qué yé souis couinché là dédans !!

* * *

 Là, dans la motte de sable ramassée par le maillot de Bateson, se tenait une jolie petite statue, trapue et rondouillette avec une face aussi large qu’expressive et qui avait l’air d’avoir été taillée dans du bambou. La statuette était furax. Le temps que les deux amis, choqués, évacuent le bout de bois hurlant du slip de Bateson, un flot de hululements insultant leurs dieux supposés et des générations entières de leur famille leur flatta les oreilles pendant une bonne dizaine de minutes.

Quand elle eut repris son souffle – façon de parler –, Bateson se risqua enfin à entamer un dialogue avec l’insupportable petite chose dont il découvrait, tout en lui parlant, qu’il ou elle portait une très curieuse petite jupe et des espèces de faux seins en bois accrochés avec de minuscules bouts de ficelle.

– Mais enfin calmez- vous ! Vous êtes qui, d’abord ? Et pourquoi est-ce que vous vous êtes retrouvé dans mon maillot de bain ?

– Cobbent cha yé chouis qui ?? Et bous bous êtes qui ? Yé dé bous le debande pas et yé b’en fiche biène !

– Bon, bon, très bien, mais arrêtez de crier pour commencer ! Et expliquez-nous au moins ce que vous faisiez dans mon slip ?

– Bais, yé d’en sé lien boi cé qué yé fésé là ! Yé né mé choubiène pa. Dou zé done yé mé choubiène ché la pétite balque qui b’embedait aplè la célébodie de l’échelle, qui a lieu légoulièlebent dans dotle légion.

La statuette cyclothymique s’était enfin calmée et elle se mit à raconter son histoire à Sénèque et Bateson qui avaient décidé au vu des circonstances de se laisser aller.

PLACER LES INDIVIDUS SUR UNE ÉCHELLE

une fiction rituelle

« Il d’y a pas chi longtempes encole, yé youichais des yoies de bone paysse et dé la datule clébente dé chon clibate. Dous bibons danz oune paltie tlès lécoulée de la folête, dont yé né chais pas quel dom bous loui doddez bais dous, dous l’appélone chimplébent, la folête. Lez oune et lez autle, dous abons dez occoupachione toute l’addée, bais quane biène un cheltaide bobent, il dous faute échanegé doz actibités, bais pas cheulement, nouz échanyonz auchi do colps é lez echplits qui habitent do colps. Lé machcoulines dévièddent lé fébidides é lé fébidides débièddent lé machcoulides. Poul chela, douz olgadizone oune glande é badifique féte. Tout lé bonde sé plépale à la fète pendante dé bois. Jabais pelsodde d’ette absente dé la fète. Palce que ché là que lé relachion dans lé billage tlouve chone équilible. Lé clou dé la célébodie ète quane touch dous bontons soule l’échelle. Ché lé chef dou billage qui doite oldodder à touche d’entle nouch dé ché placher choul l’échelle dans l’oldle qu’il douz indique. Dou chobbes bélangé dé colps é d’echplit é dous debons dans l’oldle choisi pal lé chèf faile dé lévélachione à chacoune é à chacoune, lé fébidides doibent toute dile ce qu’ilz one choul lé coeul au machcoulides et invelchébente. La célébodie é tlés biolente é toute lé bomde ibite toute lé bonde abec sé piles défautes. Lé plouz impoltante é dé dé pas tomber, bêbe si céla allibe tlés soubent. Palfois il allibe qué l’on né tloube pas l’équilible au boin abante oude chébaide. Léz enfan qui né palticipent pas à la célébodie dé l’échelle doibent bonter choul les indibidous poul les noullil et c’ète auchi tlès tlès pénible et soubent à l’oligine dés choutes lés plouch fléquentes. Bais tou cha dé bous dit pa qui yé choui. Yé choui la figoule dé l’équilible qué l’on plach à la toute fine quane l’équilible ète enfine tlouvé et qué toulé bonde est tlès tlès calbe. Alols chacoune é chacoune ché pache la figoulide, qui ète boi, et toute le bonde be plache toute ène haute dé l ‘échelle. Alols la célébodie pou prendle fine. Et chaque foi cète paleille, touch aplès ils mé jettent dane la bèl abec des bouyies é dé la béyétazione é toute plène dé doulitule qué yé m’en fiche qué yé dé pé bêbe pas bangé. É voilà, aplès yé leste pendant déz heules dans l’eau de bèl é yé choui tou boulsoufflé é yé né sé yabais où yé bais é si, là où y’attellilai, yé chérai biène réchou. »

Notes, note d’intention, bibliographie, etc. :

Assez vite, dans cette histoire de spam, c’est cet aspect de courrier « non sollicité » qui a retenu toute mon attention, pour ne pas dire toute mon affection. Quelque chose que l’on reçoit, sans rien demander à personne et, comme souvent avec les spams, en quantité généreuse. Du coup je me suis mise à penser au spam en colorant mes réflexions de cette idée, bigote et presque inadéquate de « don ». À cela, il y avait certes comme un esprit de contradiction mais je décidais malgré tout de mettre de côté l’aspect négatif, intrusif et désagréable de cette non-sollicitation. Comme si j’avais voulu m’attarder sur le joli sourire d’un représentant de l’église évangélique plutôt que sur son pied coincé dans la porte. Ce qui n’est somme toute pas complètement hors de propos si l’on considère le spam – et c’est ainsi que j’interprète l’usage qu’en fait Guillaume – comme une promesse éternelle de créativité, comme mille cadeaux tombés du ciel, comme une source sans cesse renouvelée d’inspiration et autant de muses qui se baignent dedans, nues !

De là, et sur la base du mot « don » tapé dans le moteur de recherche de la bibliothèque, cette requête bienheureuse m’a donné l’occasion de passer du temps avec le philosophe latin Sénèque (4 av. J.-C. – 65 ap. J.-C.) que j’ai trouvé très drôle dans son livre Les Bienfaits (les deux soliloques de S. au début du texte en paraphrasent quelques extraits) et l’anthropologue anglais Gregory Bateson (1904 – 1980) à travers la pudeur et la science de son ouvrage charnière Naven (1935), une des premières applications de l’approche systémique en anthropologie. Ils m’ont appris des choses sur le « don » et puis sur bien d’autres choses que je n’avais pas sollicitées. Par la suite, j’ai choisi de rester en leur compagnie. Sur ces entrefaites, et sans aucun rapport, je me suis souvenue de la lecture de « L’Ange du bizarre » d’Edgar Allan Poe où une espèce de carafe irritable et irritante, parlant avec un accent allemand mélangé d’ italien presque illisible, m’avait beaucoup fait rire. Je m’en suis inspirée très librement. Enfin, toujours sur la piste des« dons », je me suis retrouvée avec entre les mains un livre sur les « Objets sacrés, objets magiques de l’Antiquité au Moyen-Âge », où j’ai lu avec beaucoup d’intérêt un essai de Charles Delattre intitulé « La statue sur le rivage : récits de pêche miraculeuse ». La genèse de ces récits expose la fabrication d’un culte sur la base d’une trouvaille et d’évènements cycliques.

Ensuite, j’ai eu envie d’écrire deux histoires. Deux histoires séparées par un « suivi de » parce que j’aime bien cette formule qui, malgré son détachement hypocrite, dégage un sens, encore une fois, non sollicité et nous donne à lire toute la poésie du rapprochement de deux titres, qui n’ont a priori rien à faire ensemble. Un récit étiologique qui cherche à justifier les causes d’un culte (ici le culte du cul de B.) et une fiction rituelle qui s’inspire d’observations anthropologiques de manière un peu olé-olé. Il y a aussi cette figure de style qu’on appelle l’« attelage » (ou zeugme) et qui associe au même verbe deux compléments qui, eux non plus, n’ont rien à faire ensemble, l’un concret et l’autre abstrait (« Après avoir sauté sa belle-soeur et le repas du midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane » est par exemple un double-zeugme que l’on doit à Pierre Desproges).

Mais ce qui m’amusait surtout, c’était d’élaborer le contenu de ces récits à partir de deux erreurs. L’une de compréhension : « Une beauté pycnique », qui me ferait planter le décor de mon premier récit dans la vision naïve de ce mot inconnu. L’espace d’un instant, je m’étais en effet interrogée sur ce que serait une « beauté pique-nique », alors que le terme pycnique en médecine, est un type morphologique caractérisé par un corps trapu, un visage large, une tendance à l’embonpoint et un tempérament cycloïde. Cette définition réelle, je m’en servirai aussi. L‘autre erreur est d’ordre visuel : J’avais mal lu la phrase « classer les individus sur une échelle », phrase qu’il n’est pas étonnant de trouver dans des ouvrages anthropologiques et je la transformais en « placer les individus sur une échelle », bien vite relue dans son sens exact mais, trop tard : mon esprit embrouillé avait déjà conçu l’image d’un rituel impliquant le positionnement d’individus sur une véritable échelle. La machine était en route, celle là même qui doit occuper Guillaume à son travail lorsqu’il fabrique des œuvres à partir de spams, celle qui, sur la base de lectures imprévues, d’erreurs, de formulations trompeuses et bien d’autres événements miraculeux, détermine la mise en place d’un imaginaire tout neuf, sur le mode de la surprise, de l’étonnement.

vorlen