Sympathies (Corentin Grossmann)

Sympathies (Corentin Grossmann)

Lors d’une conférence en janvier 1999, Andreï Linde, physicien d’origine russe et professeur à Stanford en Californie, connu pour son travail sur le concept d’inflation cosmique, émit l’hypothèse qu’il existait peut-être une « mousse » d’univers. Chaque bulle, séparée des autres par des parois galactiques de millions d’années lumière d’épaisseur, aurait ses propres lois, ses propres constantes physiques, sa propre dynamique. Il n’y aurait pas eu un seul mais déjà et encore une infinité de Big Bang, chaque bulle individuelle pouvant naître et mourir, l’Univers « global » n’ayant ni commencement ni fin. L’expression « mousse d’univers » est restée.

Intuitivement, je dirais que l’expression « mousse d’univers » formule assez bien quelque chose du travail de Corentin Grossmann, jeune artiste d’origine lorraine, en course pour le 13ème prix de la Fondation Ricard dont le commissariat sélectif est cette année entre les mains d’Eric Troncy. Décloisonnée et invérifiable, la « mousse d’univers » de Corentin Grossmann, semble, elle non plus, n’avoir ni commencement ni fin. « Je commence la plupart du temps sans idée préconçue, du moins aux contours définis. Il m’arrive de commencer à crayonner et de laisser la surface s’étendre, le grain et la matière prendre vie jusqu’à reconnaitre le début d’un objet. »

Ainsi donc dans le cadre moelleux d’atmosphères orgasmiques, catastrophiques ou hallucinées, des écureuils côtoyent des cacahuètes géantes au milieu des palmiers, des oiseaux sont pris au piège dans le fromage de pizza géantes, des fentes dans des cailloux, des rondelles de ceci ou de cela, des corps sans vie et autres petits boudins font acte d’une présence familière, sans qu’on ne sache « vraiment », ni ne souhaite « vraiment » l’expliquer, autant d’éléments vagues, étrangers les uns aux autres rapprochés par une sorte de sympathie intuitive, cosmique, proche de celle des anciens stoïciens pour qui elle désignait la structure même du monde, une interdépendance harmonieuse et universelle, à laquelle Corentin Grossmann ajoute une pointe de burlesque. « Si je me réfère à une réalité locale, partielle, minuscule, ou très courte c’est pour mieux l’inscrire dans les mouvements interdépendants, et infiniment complexes des innombrables éléments qui composent notre cosmos. L’ambiguïté de la démarche réside aussi dans cette pensée dont la tendance structurante est d’avance vouée à l’échec. Il peut être question, non sans humour, de la chose la plus légère et la plus grave à la fois ; les mettre en relation, sans hiérarchie aucune est une poésie qui me plaît ». Plus tard évoquée comme attribut de la subjectivité, comme faculté de partager les passions d’autrui ou comme condition de sociabilité, la sympathie ne sera jamais prise par les philosophes pour une fusion sentimentale, mais on pourrait lui découvrir quelque chose de l’ordre de l’esthétique car, lisais-je quelque part, il n’y a pas de sympathie vraie sans une certaine puissance d’imagination. La sympathie de Corentin Grossmann envers les objets qu’il se plaît à réunir dans ses dessins et dont il partage les souffrances (sens littéral de sym-pathos) serait de sa part et de tout son être, un effort sincère et assumé, à la fois comique et poétique, pour supprimer les barrières de millions d’années lumières qui séparent ce cerveau qui flotte de ce renard qui pète, sympathie réelle et profonde qu’on appelle une oeuvre d’art, ici d’une catégorie toute particulière dont la beauté indescriptible est à l’image de ces vers qui font dire au poète et mystique Saint Jean de la Croix :

Seulement, sans forme et figure
Et sans appui adéquat,
Là, goûte un je-ne-sais-quoi
Qui se trouve par aventure.

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