Les capitules de la bardane (Emmanuelle Lainé)

Texte paru dans Zérodeux #55.

Emmanuelle Lainé. Moule en bois de Doline + Et noix de coco, ça vous fait penser à quoi ?, 2010. Texte écrit et documenté par Lætitia Paviani contenu dans une clé USB en galalithe. Courtesy galerie Triple V.© Photo André Morin. Production 40mcube, en partenariat avec Les Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain.

Traveling lexical à la lettre « c » du Petit Robert parce que dans la vie il faut faire des choix et dans le désordre parce que parfois aussi la vie n’est pas logique. Tout ça pour parler d’Ingénium, l’exposition d’Emmanuelle Lainé qui eût lieu du 30 avril au 17 juillet 2010 à l’espace 40mcube de Rennes.

Commençons par une sympathique et si pratique petite conjonction de coordination, CAR. Sympathique parce que critiquée au XVIIe siècle par les puristes et que déjà ça c’est COOL et que le coolest une notion fondamentale du travail d’Emmanuelle Lainé. Pratique ensuite car elle introduit une raison expliquant ce qui précède et justifie ce qu’on a dit. Et ce qui précède entre nous, hormis l’ancienne et franche camaraderie, c’est l’un dans l’autre, à la fois un texte et une sculpture, présent dans cette même exposition. Mais revenons à l’origine de cette exposition.

Emmanuelle Lainé. Linda, 2010. Structure en métal, terre cuite, skydôme, pince d’obstétrique, bois, sangle, crêpe, cordon. Courtesy galerie Triple V. © Photo André Morin. Production 40mcube, en partenariat avec Les Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain.

Nous sommes au début de l’été 2009. Depuis un moment Emmanuelle s’était mise à se constituer une sorte de cheptel d’élucubrations théoriques autour des objets de consommation et commençait à manipuler d’inquiétants CROISEMENTS entre la sélection naturelle de Darwin et celle de Gilbert Simondon sur « Le mode d’existence des objets techniques »! Il lui était alors apparu de manière tout à fait évidente que l’évolution technologique des objets et leur déviance jusqu’à l’obsolescence avait quelque chose à voir avec celle des formes de vie organiques. Ainsi reconsidérés comme une nouvelle branche de l’évolution, il était désormais indispensable d’étudier les objets comme une espèce à part entière. Et c’est ce qu’elle fît en définissant pour commencer une taxinomie qu’elle limiterait à deux notions : « Les prothèses et les filtres! » m’avait-elle annoncé un jour. « Les prothèses pour leur fonction de prolongement du corps et les filtres pour passer d’un espace à un autre. Tu me suis? » Je lui avais répondu que oui en faisant des bulles dans ma bière et en me laissant bercer par le roulis de la conversation comme embarquée en canoë dans un clapotis de jus de crâne. « Du coup j’ai décidé d’inviter des gens à se saisir de ces notions, des non-spécialistes… À commencer par toi. » Soudain mon canoë s’était retourné et une grosse bulle de bière m’avait explosé à la figure. « Comment-ça par… » Plus le temps d’objecter, je me retrouvais au début du mois d’août seule à Paris avec mon sujet collé sur le front, pour moi ce sera les filtres. Je décidais alors de camper mes recherches au bord de la mer et de les raconter sous la forme d’un journal de bord illustré. Pour finir j’appellerai le tout « -et noix de coco ça vous fait penser à quoi? » pour me foutre d’Emmanuelle. Je l’en ai informé et elle a trouvé ça «vraiment cool!» Je préparais donc ma charrette. C’était sans compter qu’on ne traverse pas seul des contrées désertiques peu sûres. Le voyage que me proposait Emmanuelle, nous allions le faire avec tout un groupe de voyageurs, c’est à dire plus exactement : en CARAVANE. Une fois mes malles et tonneaux pleins à craquer d’histoires de filtres, Emmanuelle m’a proposé de placer l’ensemble de ma recherche sur une minuscule clé USB qu’elle fabriquerait avec de la galalithe. La galalithe est une sorte de croûte de fromage avec laquelle d’autres esprits éclairés avant elle avaient eu l’idée de faire des boutons ou des poignées de porte. Je la soupçonnais d’adorer se foutre de moi, elle aussi. En retour, je signalerais rapidement l’origine du mot caravane emprunté à la faveur des croisades au persan kārwān, lui-même dérivé du sanskrit karabha, qui signifie… Chameau! Le jour du grand départ eut lieu presque un an plus tard, le 30 avril 2010 à Rennes. Tout le monde était réuni à l’espace 40mcube. Depuis plusieurs semaines Emmanuelle organisait son imposant caravaning aidée par Anne Langlois et Patrice Gosduff qui l’avaient accueillie et soutenue tout au long de son entreprise. Lorsque je suis arrivée, on m’a présenté Doline et son moule en bois sur le dos duquel nous placerions l’ordinateur portable et la clé USB contenant la recherche sur les filtres. Doline est de ce genre de sculptures qui ne vous aborde pas avec amabilité, rêche, puissante et emblématique, en bref, pas commode! À ses côtés trônait Linda, de loin la plus grande du groupe, réfléchie, légère et enveloppante, avec son cortège d’atours discrets et de précieux accessoires. Et il y avait tous les autres, les idées planquées et les passagers clandestins, des formes pompées d’ailleurs, appareil acoustique, fresque de Giotto et puis moi, en consultante embarquée, qui rajoutait une couche de littérature et flanquait le tout d’un narrateur flou, imprévu, porte-parole en forme d’alibi qui pouvait tout aussi bien être la voix de  l’artiste. 

Emmanuelle Lainé. Doline, 2010. Statue en plâtre moulée à la corde, socle en tissu béton. Courtesy galerie Triple V. © Photo André Morin. Production 40mcube, en partenariat avec Les Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain

Parmi le groupe d’aventuriers que nous formions, marchandises nomades autant que pèlerins convaincus, tous montés sur des bêtes de somme et réunis pour traverser une région inconnue d’accès difficile, se trouvait un voyageur plus discret. Presque à l’écart, installée dans un coin au sol et de petite envergure comparée aux autres, cette sculpture là ne portait pas le nom d’une personne mais celui d’une pratique, peut-être d’un loisir… La connaissance par l’osmose. Du latin capsella, coffret ou petite boîte, la CAPSELLE est une plante des chemins dont le fruit est entouré d’une sorte de capsule formée de deux parties aux contours arrondis. Elle porte aussi le nom de « bourse à pasteur », similaire en cela à notre sculpture de bord de route. Si les pièces évoquées précédemment fonctionnaient sur un mode qui serait selon Emmanuelle, celui de l’art de la mémoire – elle m’en avait souvent parlé : « On mémorise des architectures, des endroits, parfois même des constellations entières, pour les transformer, en images  mentales, dans lesquelles on dépose des symboles qui eux-mêmes renferment des éléments de discours , des listes de couses, etc. » (1) – La connaissance par l’osmose, elle, convoque un mode symétrique à celui de l’art de la mémoire qui consisterait à devenir poreux. Emmanuelle m’avait alors longuement parlé de ce Loren Eiseley, anthropologue et auteur d’un livre intitulé L’immense voyage, publié chez Présence Planète : « Dans le deuxième texte du livre, je crois que ça s’appelle au fil de l’eau ou un truc comme ça. Il explique qu’en revenant d’une longue marche en montagne pour rechercher des fossiles, il décide de redescendre vers la plaine en se laissant porter par la rivière – je crois qu’il ne sait pas nager, c’est dire s’il est cool! – et pendant qu’il flotte, il sent du bout des doigts la froideur de l’eau issue de la fonte du glacier en même temps que le goût des alluvions de la plaine entre dans sa bouche. C’est cette histoire qui lui permet d’évoquer la connaissance par l’osmose. Dans ces cas là, on ne produit pas de langage, on serait même plutôt proche de l’extase sauf que Eiseley est un scientifique cool qui kiffe les prairies! ». En pensant à l’exposition et à cette histoire d’immense voyage je me suis mise à réfléchir à ce principe de caravane, qui, entre la fusion et la remorque, unit et traîne un groupe de personnes, de marchandises, comme autant de connaissances réunies pour une longue route. En cherchant l’étymologie et l’histoire du mot caravane pour parler de tout ça, je suis tombé sur le mot CAPITULE du latin capitulum « petite tête », inflorescence dans laquelle les fleurs sont insérées les unes à côté des autres sur l’extrémité du pédoncule élargi en réceptacle, formant une seule fleur au sens courant du mot. Il était donné en exemple : les capitule de la bardane ou de la pâquerette. Plus loin, je lis que pour capitoul, magistrat municipal de Toulouse, l’origine latine est identique mais traduite cette fois-ci par « chapitre ». L’idée d’une exposition selon le principe d’une corolle, fleur géante distribuant une quantité d’autres fleurs, d’autres extensions comme autant de chapitre ou de têtes me laissait déjà songeuse dans le train qui m’emmenait justement à Toulouse pour y pluger notre clé USB (2). En même temps, un titre pareil, avec la chaleur terrassante qu’il fait dans ce train, ça me fait plutôt penser à capituler et à la Barbade! L’idée de renoncer à tout et d’aller m’étaler sur une chaise longue quelque part dans les CARAÏBES me traverse l’esprit un instant et je m’endors une fois de plus la tête en arrière et la bouche ouverte, un objet quelconque collé sur une partie de mon corps, qui lorsqu’il tombera me réveillera en sursaut comme la plupart des voyageurs de ce train infernal. Mais peut-être l’air poisseux qui fait de nous tous un seul corps en pénétrant par toutes nos bouches ouvertes finira-t-il par nous apprendre quelque chose? 

Emmanuelle Lainé. La connaissance par l’osmose, 2010. Boîte à quatre coques réalisée à partir de magazines gratuits Objectif emploi pulvérisés et re-cartonnés, résine, sangle, charnières. Courtesy galerie Triple V. © Photo André Morin. Production 40mcube, en partenariat avec Les Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain.

1. À ce propos, elle m’avait prêté ce livre exceptionnel de Mary Carruthers L’Art de la mémoire. Machina memorialis : Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen-Âge.

2. Le texte -et noix de coco… dans sa clé USB en galalithe est exposé du 10 juillet au 29 août 2010 et du 24 septembre au 17 octobre dans l’exposition Les Interlocuteurs, proposition de Mathilde Villeneuve, commissaire indépendante. Exposition en trois volets dont les deux dernières se déroulent à l’École des Beaux-arts de Toulouse, la toute dernière s’inscrivant dans le