Asseyez-vous Messieurs ! (Edwarda)

Revue Edwarda #4 avec Philippe AZOURY, Mehdi BELHAJ KACEM, Giasco BERTOLI, Bertrand BONELLO, Jean Paul CIVEYRAC, Béatrice DALLE, Ferdinand GOUZON, Mathieu LARNAUDIE, Sophie L. & Vincent LOUIS JOSEPH, Stéphan LÉVY-KUENTZ, Damien MACDONALD, Maya PALMA, Lætitia PAVIANI, Dominique RISTORI, Henri ROY, Jean-Jacques SCHUHL, Michel SURYA, Georgina TACOU, Mathieu TERENCE, Villiers DE L’ISLE-ADAM, Ornella VORPSI

« Choisissez votre rythme mais vous avez entre un quart d’heure, vingt minutes ». Charlotte vient de décider de nous lâcher dans l’exposition Science & Fiction, Aventures croisées qui ne va pas tarder à fermer. Charlotte est plus âgée que nous, environ la cinquantaine, elle travaille à la Cité des Sciences depuis des années. Son fief c’est l’observation des publics et mon amie Clara qui est artiste travaille régulièrement avec elle. J’adore leur rendre visite, me perdre dans les boyaux interdits de la Cité, précédée par une série de bips électroniques capricieux, pour finir dans le bureau de Charlotte, espace mental érudit et chaotique, jonché de documents en tout genre, rapports d’activité, archives, photos, livres, affiches, comme autant de savants à la cool dans la salle de permanence d’un lycée.

Il a fait un foutu froid de novembre toute la journée et maintenant il fait nuit. J’ai donc rejoins sur un coup de tête mes deux amies et me voilà larguée dans ce noir si particulier que j’aime tellement à la Cité, coloré, grouillant, immense. Je suis crevée et chargée, j’ai trop chaud à cause du froid et j’ai du mal à mettre en branle ma curiosité intellectuelle. Mes sens ont pris le relais, comme d’ailleurs si souvent en ce moment, préoccupée comme je le suis d’une foule hasardeuse de questions érotiques qu’elles soient contrariées ou commandées, vécues ou décortiquées. Mes sens donc au service de mon intellect, au milieu d’un univers de science et de fiction .

« L’imagination rencontre la réalité » précise le sous-titre de l’affiche à l’entrée de l’exposition, on est en plein dedans. J’entends encore, à l’extérieur près des tourniquets, la voix de Charlotte qui complimente le look du guichetier et je me traîne dans la pénombre jusqu’au premier cartel, mes effets personnels à bout de bras. Mes yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité tandis que mon cerveau, lui, complote l’idée que ce genre de qualité lumineuse, propice à l’excitation intellectuelle, a aussi tendance à exciter de partout. Ça ne tarde pas, une chaleur familière s’installe à l’endroit de mon entre-jambe tandis que mon sens critique descend à l’aveuglette vers cette région brûlante et imprécise où tout est « super », «tu m’intéresses», «comment tu t’appelles?». Dans ces moments, oui, tout m’intéresse, tout ce qui vient à passer par là, et j’irais même jusqu’à inventer des qualités à un banal renseignement afin de palier à l’urgence de me remplir – comme maintenant où je déchiffre négligemment le titre d’un extrait de texte en bas du cartel.

« Asseyez-vous messieurs ! » Je me répète la phrase malgré moi et pense déjà à bien d’autres choses que le colloque de scientifiques hirsutes décidés à partir sur la Lune dont il est question dans le roman de Heinlein. Car moi qui suis très dispersée, et bien moi, je pense à un parterre d’hommes, certes, passionnés et impatients, mais dont il faudrait que JE maîtrise l’enthousiasme en usant d’une autorité toute complaisante. « Pas tous en même temps, messieurs, asseyez-vous! Ah, je vous en prie obéissez-moi!» Je poursuis ma visite en ricanant de ce fantasme imbécile.

Bien sûr maintenant, je ne regarde plus l’expo de la même manière. À chaque fois c’est pareil. Je lambine au lieu d’écrire, entre mollesse, abattement et fourberies récréatives, quand soudain, lors d’une activité impromptue, il se produit une sorte d’engorgement contextuel qui déborde et réveille mon esprit fainéant. Vengeur et vachard, il se paye alors l’impertinence de produire en un seul jet la surimpression de toutes mes réflexions en cours. Ici, une première couche de science-fiction – films de genre pétaradants, lasers, costumes cosmiques, vieux bouquins d’anticipation – et par là dessus – incongrues – les incessantes réflexions salaces et impressions humides de mes investigations érotiques du moment.

Tout dépend de l’activité qui déclenche l’incident et de la nature des recherches en cours, mais les résultats vont de l’étonnement enthousiaste à de légers haut le cœur. Parfois soutenus les haut le cœur, si, comme maintenant – je continue la visite – je m’approche avec effroi de cette ignoble maquette du film Alien, restituée instantanément par mes yeux complices en un phallus géant, ridé et dégoulinant de jus dégueulasse.

La suite de l’exposition se décline en canaux artificiels d’irrigations sur des planètes en flamme, en saveur de la morsure du vide et en étoiles qui se pressent devant soi comme des essaims de bêtes lumineuses et sans forme. J’ai de plus en plus chaud.

Un peu plus loin un autre extrait de texte finit de m’exciter tout à fait : « TOUT SE PASSA EN CINQ SECONDES. Braïkovski déclencha son manche à balai qui s’allongea de quatre mètres et toucha la coque du vaisseau. Le manche commença à se rétracter, son ressort absorbant la vitesse acquise par Braïkovski, mais au lieu de le laisser se poser près du support d’antenne, comme l’avait cru Curnow, le manche s’allongea aussitôt et renvoya le Russe, à une vitesse inverse de sorte qu’il rebondit sur le Discovery aussi vite qu’il s’en était approché, il frôla Curnow en s’élançant à nouveau dans l’espace, le manquant d’un cheveu (…) Une seconde plus tard, il sentit le câble se tendre avec une secousse et le freiner brutalement. Leurs vitesses s’annulèrent et ils se retrouvèrent virtuellement immobiles par rapport au Discovery. Curnow n’avait plus qu’à tendre la main vers la poignée la plus proche et les faire aborder tous les deux. » (Arthur C. Clarke, 2010 : odysée deux, 1983)

Je repense à l’idée de cette foule de messieurs inconnus qui patienteraient en désordre, avant de faire connaissance entre eux, puis plus tard avec moi – quand ils pourraient enfin me pénétrer! Je suis en train d’y réfléchir, dans et à cause de ce lieu d’exposition dont ce n’est à priori pas l’enseignement souhaité et je me dis que ce que je suis en train de me dire ressemble à ce qu’il est en train de se produire : faire connaissance.

La sensation est maintenant grandissante des battements de mon coeur rassemblés entre mes cuisses.

Faire connaissance, en soi, instant-découverte ourdi par le tire-au-flanc combinard qui me sert de cerveau. Encore cette jouissance où la fluidité de l’étonnement l’emporte sur toute prudence. Dans ces moments de laché prise où la porte est grande ouverte, ces fameuses connaissances qui patientent en désordre pour entrer – images, fumées, nourritures, impressions, amis ou objets divers – sont incorporées en l’état. Et tout ce bazar se bouscule à l’intérieur et se mélange en faisant du bruit, sans ménager ni ma délicate pudeur intellectuelle, ni ma logique à mi-temps me laissant à la fin, abattue et béate, remplie jusqu’à ras d’un tas souple et primitif qu’il faudra bien peigner, nettoyer et coucher sur le papier faute de temps ou peut-être de courage pour penser à autre chose.

Dans la voiture de Charlotte où nous poursuivons à trois voix une conversation qui ne s’est jamais arrêtée, de la désinvolture des chercheurs en muséologie vis-à-vis des institutions à la nécessité de balancer un peu de shampoing sur le pare-brise, et tiens la rue Leibniz, Charlotte adore le nom de cette rue, Clara sourit en évoquant un très officiel supérieur de Charlotte et lui demande : « Alors quand tu rêves de Walter tu rêves de quoi? » Ce à quoi Charlotte répond : « En fait, la plupart du temps on fait du ski ».