L’avant-dernier truc (Écrivains en série – Breaking Bad)

Texte paru dans Écrivains en séries #2, éditions Léo Scheer.

Breaking Bad / 2008 – En production / 3 saisons, 33 épisodes / États-Unis, AM / Créée par Vince Gilligam

« Le passage de la nature ne laisse rien entre le passé et le futur. Ce que nous percevons comme présent est la frange vivace de la mémoire colorée par l’anticipation. »  

A. N. Whitehead

« Sitting around, smoking marijuana, eating Cheetos and masturbating do not constitute “plans”. »  

W. White (1)

Il y a les grands de ce monde qui sortent par la grande porte richement décorée de tentures et les petites gens qui se contentent de filer par un trou de service étroit et gras tout juste barré par du chanvre. Aurait-on envie de porter un jugement, à savoir si Walter White emprunte la porte d’or du crime ou s’il dégouline par le tout-à-l’égout du monde de la drogue, toujours est-il que Walter White se dirige droit vers la sortie. Walter White, prof de chimie ordinaire dans un lycée de banlieue du Nouveau Mexique, vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer du poumon. Les frais médicaux ne sont évidemment pas couverts par son assurance : il va mourir et ruiner sa famille. Walter White est loin d’être un héros mais il ne peut se résoudre à laisser dans le besoin une veuve enceinte et un fils handicapé. Sur le trajet qui le mène à sa propre fin, il a un plan: fabriquer et vendre du Crystal Meth en s’associant avec l’un de ses anciens élèves, Jesse Pinkman qui fait déjà des affaires sous le nom de Captain Cook. Mais la question n’est pas Walter White va-t-il s’en sortir ? Parce que Walter White n’en finit pas de sortir, il n’en finit pas d’échapper à son destin et de tirer sa révérence et de quitter les lieux à cheval sur ses mensonges : « Et maintenant, adieu ! Je n’ai plus rien à faire ici !… Et je me sauve ! » Fausse et perpétuelle sortie, toujours spectaculaire, qui se répète à chaque début de saison. Néanmoins, dans ces entrées, il n’est pas question de l’ « ultime » sortie, celle de la dernière minute, mais de celle « juste avant ». Chaque saison commence à fond les ballons par la pénultième sortie de Walter White, avant-goût d’une issue qui n’aura pas le même goût. Mais là, je commence par la fin de mon texte, c’est-à-dire par ce moment même dont je parle, qui n’est pas encore arrivé et qui arrivera avant la fin, une sorte de « moment futur d’avant l’avenir ». Donc passons au présent.

Sortir, c’est quitter la scène, certes, mais c’est aussi aller faire un tour, prendre l’air, se promener. Albuquerque, où vivent Walter et sa famille, se trouve au centre du Nouveau Mexique. C’est une région connue pour ses zones désertiques, paysages lacunaires propices à l’enfouissement. De tels cratères sociogéographiques offrent bien des attraits pour qui cherche à dissimuler un projet déviant, qu’il soit légal ou non, qu’il s’agisse d’essais nucléaires, de communautés d’artistes ou de trafic de drogue (3). Ce sera parfait. L’idéal pour parcourir ce genre de régions aux curiosités éparpillées, c’est de louer un RV, un Recreational Vehicule. Personnellement, j’ai un faible pour le Slideout AD39 Diesel Pusher, kitchissime et encombrant à souhait. ÀAlbuquerque, on peut trouver une grosse enseigne de motorhome vacation sur Wilmoore Dr SE, pas très loin de l’Albuquerque International Sunport. Avant de me lancer dans l’aventure, on n’est jamais trop prudent, je parcours quelques lignes consacrées au nouveau Mexique dans les carnets de voyages de marieclairemaison.com. Passionnante et brève lecture qui m’emporte au Far-West sur un petit tapis de clichés. « Notre itinéraire vous propose de découvrir une Amérique authentique dont le Nouveau-Mexique, résume l’histoire entière : celle d’une nation née des migrations et des métissages. Un périple marqué de rencontres avec l’histoire, bien sér, avec une nature décha”née et extravagante, mais surtout avec les hommes, des cowboys de la ruée vers l’or et des Indiens fondateurs de l’Amérique. » Voilà, ça, c’est dit. Je continue. L’intitulé du premier paragraphe est : « D’Albuquerque à Shiprock ». « Nous voilà donc au même point de départ. Très bien, que disent-ils sur Albuquerque ? « Quitter Albuquerque, direction nord, Interstate Highway 40, sortie 102. Première étape : Acoma Sky City ». » Non mais attends, j’ai pas bien lu là : Rien, pas un mot sur Albuquerque ! QUITTER et ALBUQUERQUE, c’est tout ! J’y crois pas, ça commence bien. Bon, nous, c’est de là qu’on démarre, donc je vais quand même en dire un mot. Alors bien sér, je ne suis pas « vraiment » au volant de mon RV, bien calée au milieu d’une serviette éponge XXL et les bras tendus à 10h10 pétantes. Hélas non. En revanche, Albuquerque est au sens trivial et littéral, le « point de départ » de ce texte. Un « point » sur une carte qu’on aurait mis au début d’une phrase pour l’absurdité de la démarche de mettre un « point » au départ d’un texte et dans la perspective fumeuse d’une démonstration sur la finalité et son anticipation. Bon OK, c’est aussi limpide qu’un verre de easy does it (4). Peu importe, on attache sa ceinture et on entame un bon gros paquet de Cheetos, c’est pas tout ça mais on a encore de la route à faire. Que peut-on voir à Alburquerque, en dehors de quelques fans de Breaking Bad occupés à faire des tours de pâté de maisons pour repérer les scènes de tournages. On trouve à Albuquerque l’université du Nouveau Mexique, la base aérienne de Kirtland et les Sandia National Laboratories. Difficile, sans autorisation et avec notre gros RV, de profiter de ces attractions locales. En revanche, s’il est un endroit où on peut se pointer en bus et profiter d’un parking géant tout en étant au coeur de l’action, c’est à l’occasion de l’annuel Albuquerque International Balloon Festival. C’est parti pour une virée ballooning. ‚a tombe bien, on est au tout début du mois d’octobre (5), époque à laquelle neuf jours par an depuis 1972 sont consacrés à cet évènement. En chemin, on raconte aux enfants, qui commencent à s’exciter à l’arrière, que la toute première image de la série Breaking Bad, c’est un pantalon boursouflé qui flotte dans le désert du Nouveau-Mexique et qui tombe doucement sur la route avant de se faire aplatir par un vieux RV, presque pareil que le nôtre, qui déboule en trombe. Àson volant, un type en slip portant un masque à gaz, un autre assommé sur le tableau de bord et un autre encore qui balaye de tout son corps le foutoir de matériel de chimie qui jonche le sol du véhicule. Maman est persuadée qu’il n’y a pas de hasard et que le pantalon tout gonflé qui vole comme première image de la série, c’est un hommage direct à ce fameux lâché de montgolfières. Ils s’en foutent complet. Dans le vacarme, ma voix ne porte pas plus loin que le siège passager. On pense à leur promettre qu’on ira manger des tas de burritos ultra pimentés au New Mexico Chili Pepper Festival et aussi qu’on ira voir les trop flippants « lacs sans fond », mais tout ça à condition qu’ils se calment dans la seconde. Et puis on se rappelle de ce que disait la plaquette de l’office de tourisme : « Imagine your kids’ excitement when you announce you’re on the way to Bottomless Lakes State Park!! » (6). On se la boucle. La nuit commence à tomber. On se gare au premier camping et on leur propose de les coller devant un DVD dans le salon-chambre-cuisine-escamotable. L’écran plasma HD, lui, est aussi grand que les deux fenêtres au-dessus de l’évier. Maman a tout prévu : Devinez où se passe le film qu’on regarde ce soir… Al-bu-querque ! Exactement. Vous allez voir, c’est super. Maman ne comprend d’ailleurs pas pourquoi le film a été un véritable échec financier et artistique à sa sortie en salle en 1951. Donc c’est l’histoire de Charles Tatum. Le titre du film? Oui, ça vient t’as deux minutes ? Reste assis sinon je t’en donne un faux. Bon, en fait, il y en a plusieurs de titres. Le premier en anglais c’est Ace in the Hole – Un Atout dans la Manche, littéralement Un as dans le trou. Non Ace pas Ass… Eh oui, un cul dans le trou, c’est très drôle aussi… On peut continuer ? – et puis il a été changé en The Big Carnaval. En Français, rien à voir, c’est Le Gouffre aux Chimères. Enfin, en gros, ça parle de sauvetage foireux, de trous, de mensonges, d’un mec à la ramasse qui se révèle fourbe et sans scrupules, et maman pense qu’outre la situation géographique similaire, on peut faire pas mal de liens entre Tatum et White. Je vous lis la jaquette : « Charles Tatum est reporter pour le journal local d’Albuquerque. Il est au bas de l’échelle et prêt à tout pour obtenir un bon “papier”. Une occasion inespérée s’offre à lui : un homme est enterré vivant dans une galerie de la montagne voisine. L’homme, Leo Minosa, cherchait des vestiges indiens. Le reporter décide de tirer tout le parti de cette situation dramatique. Il tient le scoop de sa vie ! Des mineurs lui proposent de dégager rapidement Minosa, mais Tatum leur dit de creuser un puits vertical, par sécurité prétend-il mais en fait pour faire durer les choses. La nouvelle de ce sauvetage se répand : journaux et radios en parlent. Des centaines de curieux affluent, une fête foraine s’installe à proximité de la montagne, c’est le “grand carnaval”. Tatum fait participer à cette farce tragique Lorraine, la femme de Minosa. Elle s’apprêtait à le quitter mais elle reste, pour profiter de l’occasion. Au bout de 48 h, la farce se termine : Minosa meurt d’épuisement et la foule se disperse. Tatum, pris de remords, va trouver Lorraine. Une scène violente éclate, Lorraine s’empare d’une paire de ciseaux et tue Tatum. La fête est finie. » Comment ça j’ai raconté toute la fin ? Ah oui. Mais qu’est-ce que c’est, cette jaquette ? Attendez les enfants, vous n’allez pas commencer avec cette histoire de fin, qu’elle soit avant ou après, le principal, c’est de savoir dans quelle direction on regarde. Prenez les Aymaras par exemple, pour eux le futur est derrière et le passé devant7. Mais non, n’importe quoi, je ne vous l’ai pas « déjà » raconté ! Bon, de toute façon, personne ici ne va tenir les deux tiers du film – comme d’habitude – alors la fin au début, c’est aussi bien. Et non, on n’a pas le choix. La manif est finie ? On peut le mettre, ce DVD?

ROSWELL, SAN IL DEFONSO, TRUTH OR CONSEQUENCES. En voilà des titres au poil pour les trois saisons de Breaking Bad : Rumeur et crâne chauve pour l’avènement d’Heisenberg (8) dans la première saison, amour, défonce et rédemption pour Jesse Pinkman dans la deuxième et aveux portant à conséquences au début de la troisième. En attendant, c’est le nom de trois villes du Nouveau Mexique prévues sur notre trajet. Je lis dans mon guide qu’en plus de son célèbre crash de soucoupe volante, Roswell est aussi le premier producteur de laine. Ramener un assortiment d’articles en laine de Roswell N.M., ça me plaît. Et après le musée, on trouvera bien un rade quelconque où manger des U.F.O burgers. San Il Defonso, on s’y arrêtera juste pour le nom, on prend une photo avec Papa devant le panneau et on remonte dans le RV. Ensuite on file à Truth or Consequences, il sera déjà sûrement l’heure du goûter et là, ce sera l’occasion de faire un point sur le nom débile de ce bled autour d’un bon gros PB&J (9). Mais comme on ne va pas se le faire en temps réel non plus, autant régler ça tout de suite. Donc tout commence en mars 1940 avec un type du nom de Ralph Edward parti de rien et s’étant fait remarqué à la radio grâce à une sorte de glougloutement dans la voix qui donnait l’impression que quoi qu’il eét à raconter, ça passait pour une histoire hilarante. Ce type décide de créer un quiz show radiophonique sur NBC. Les candidats doivent répondre à des questions, envoyées par les auditeurs, auxquelles il est presque impossible de répondre. Les questions restées sans réponse sont alors l’occasion de contreparties punitives, et là, attention, ça rigole. Exemple : un jeune soldat doit appeler sa petite amie tandis qu’une jeune femme du studio, assise sur ses genoux, lui dit des trucs du genre « Fais gaffe chéri ! t’es en train de m’bousiller la coiffure. » Pour d’autres victimes consentantes, le supplice consistera à courtiser qui un phoque, qui une mouflette, et j’en passe. Le succès de l’émission est immédiat et va durer près de trente-huit ans. En 1950, Ralph Edwards lance un appel à tous les États d’Amérique annonçant qu’il diffusera son programme, devenu le plus écouté du pays, depuis la première ville qui sera prête à changer de nom pour celui de l’émission. Et c’est Hot Springs, Nouveau Mexique qui rafle la timbale! C’est ainsi que cette petite station thermale se nomme désormais Truth or Consequences, fait aussi improbable que si le village d’Ussat-les-Bains dans l’Ariège avait été rebaptisé « Action ou Vérité ». Allo ? J’ai bien l’impression que tout le monde s’est endormi à l’arrière. Je tente en vain de libérer un paquet de Cheesey Puffs retenu prisonnier par cinq doigts boudinés, tout en… « BONJOUR, JE SUIS BÉNÉVOLE POUR L’ASSOCIATION SERVICE ET AMITIÉ » Qui a parlé ? Je sors le nez de mon ordinateur et quitte un instant le Nouveau Mexique pour une salle d’attente d’hôpital, où, en fait, je me trouve. J’avais prévenu, je ne suis pas « vraiment » aux États Unis. À cet instant précis, je suis au service de radiodiagnostic de l’Institut Curie (10). Je n’ai rien de spécial à y faire mais j’attends une amie qui, elle, doit faire un tas d’examens suite à son traitement. On devait se retrouver plus tard mais mon premier rendez-vous ayant été annulé, je l’y ai rejoint et maintenant j’attends, avec un texte en retard sur les genoux. Dans le halo d’un maigre rayon de soleil, une femme, peut-être blonde et d’environ une soixantaine d’années, s’approche, un sourire indistinct collé au visage. C’est elle qui vient de parler, enfin je crois. Mais sur quelle sorte d’aéroglisseur a-t-elle fait le trajet depuis nulle part jusqu’ici ? Quand je suis arrivée dans la salle d’attente, elle n’y était pas, c’est sûr. À droite, en entrant, il y avait une petite femme rousse qui dessinait dans un carnet quelque chose qu’elle avait l’air de voir par la fenêtre et dans un coin, un groupe d’antillaises échangeait à mi-voix opinions et hochements de tête sur l’évolution des soins palliatifs en France. Je me suis installée derrière elles. Le sujet a été clos assez rapidement du fait de ma présence et a évolué sur un ton plus léger : « Et quand est-ce que tu fais ton “ketchup” ? Elle me dit ma fille ! ». Maintenant, la dame à contre-jour-qui-glisse s’est engagée entre les rangées de chaises et vient planter à nouveau sa question et son sourire devant chaque personne présente. « Est-ce que vous auriez besoin de mon aide ? ». Arrivée à mon niveau, elle susurre « Oh! Vous, vous êtes très occupée !… ». Elle entame son deuxième tour, mais son regard est resté sur moi. Elle a l’air d’avoir dépisté un infini désespoir derrière mon activité incongrue. Je m’aperçois dans le reflet de ses yeux et je m’y vois, bien malgré moi, en détresse. À nouveau, je la sens onduler dans ma direction, plus décidée que jamais à me venir en aide. Avant qu’elle n’ouvre les vannes de l’amitié, je la mets au jus, je ne suis là qu’en touriste. Elle s’efface alors dans une dernière glissade pleine de pudeur et de discrétion mais je sens en elle comme un profond dépit. Plus tard, je fais quelques recherches sur les causes de cette mystérieuse apparition : « L’association Service et Amitié, créée pour les patients de l’Institut Curie, est à leur écoute pour rendre leur séjour le plus agréable possible. Elle assure une présence dans les lieux de consultation, des visites dans les chambres, elle égaye l’environnement en disposant fleurs et revues dans les halls, et elle assure l’accueil à la bibliothèque et à la cafétéria. » Une présence. C’est exactement ce que j’avais ressenti, mais avec un je-ne-sais-quoi d’inquiétant. Par ailleurs, dans l’instant produit, celui de l’interruption de mon activité, la coupure nette du déroulement de ce texte, on serait plutôt sur quelque chose de l’ordre d’un hiatus, une distance abstraite marquant une différence, un affreux « ici hier » en pleine conversation, une béance. Sur le moment, j’avais noté vite fait la phrase intrusive. C’est ensuite, quand j’ai voulu la consulter à nouveau, que j’ai découvert ce que j’avais écrit juste au-dessus, donc juste avant. Trois mots en lettres capitales : VACANCE BÉANCE HIATUS. Voilà donc où j’en étais de mes recherches sur Breaking Bad à ce moment-là, et voilà donc ce que j’étais en train de me dire maintenant : La dame qui glisse n’avait pas échoué dans sa mission! Cette dame charmante et floue m’avait bel et bien apporté son aide en incarnant à la perfection ce troisième élément que je poursuivais : le hiatus. Car le hiatus n’est pas qu’une différenciation, il est aussi transitoire, solution de continuité, ouverture. L’échappée diégétique de Walt vers une résolution toute singulière de ses problèmes est un hiatus. Walter White/Heisenberg est un hiatus. Sa relation avec son beau-frère, agent des stups est un hiatus. Albuquerque, ville-aéroport traversée par des hordes de touristes qui ne s’y arrêtent pas, est un hiatus, etc. Sinon en anatomie, c’est aussi un orifice étroit et allongé. J’en reviens à ma porte de sortie.

D’après le Lonely Planet Ouest Américain première édition, la présence indienne dans le Sud-Ouest des États-Unis remonte à quelque 10 500 ans avant J.-C. Pour le titre de ce texte, j’avais pensé un moment trouver un nom indien à Walter White, genre « Ours-faisant-de-la-poussière » ou « Fit-sècher-les-choses ». Un portrait taillé dans le bois de l’ennemi à plumes, un truc qui le définisse par un pictogramme et qui l’intègre dans le paysage culturel ancestral de sa région, celle des indiens persécutés. Me voilà donc sur le sentier des surnoms à rallonge. « Bonne-route », « Beau-blaireau-allant-en-haut-de-la-colline » ou encore « Il-est-le-prochain ». Je rigole bien, je rêvasse, mais rien ne retient mon attention, jusqu’à ce que je tombe sur la traduction de « porte de sortie » dans un lexique navajo. Le mot est ch’é’étiin. Il dérive par simple conversion du verbe ch’é’étiin qui signifie littéralement : QUELQUE CHOSE FORME UN SENTIER HORIZONTAL VERS L’EXTÉRIEUR. Tel un énorme et gracieux génie enfin sorti de sa lampe, cette belle et encombrante guirlande de mot se défroissait et s’étalait devant moi, comme une simple idée augmentée de temps perdu, étirée d’une nouvelle frange de sens, vivace et colorée, une zone interstitielle de signification. Du coup, je tente quelques titres, comme autant de noms pour Walter White : « Celui-qui-passe-par-le-sentier-horizontal-vers-l’-extérieur », « File-par-lesentier-horizontal-vers-l’extérieur ». C’est lourd, ça marche pas, ça m’énerve. Pourtant, il y a dans cette expression quelque chose que je ne veux pas laisser passer. Quelque chose de l’ordre de l’interstice. Je retrouve cette notion dans quelques recherches que j’avais commencées sur la délinquance et les gangs. « Dans la nature, des matières étrangères tendent à se rassembler et à s’agglomérer dans chaque crevasse, chaque fissure, chaque interstice. Il y a de la même façon des figures et des cassures dans la structure de l’organisation sociale. » Cette phrase est extraite de The Gang : A study of 1313 gangs in Chicago (1927), étude pionnière du sociologue Frederick Milton Thrasher, de la non moins pionnière École de Chicago. D’après cette étude, la délinquance et les professions dites nuisibles naissent là où la société se désagrège dans des zones interstitielles que Thrasher appelle des « Ganglands ». « Le gang de jeunes peut-être considéré comme un élément interstitiel dans le cadre de la société, et le territoire du gang est une région interstitielle dans le tracé de la cité. » Ces gangs prolifèrent entre le centre-ville et les zones résidentielles, c’est-à-dire dans la « ceinture de la pauvreté », là où se concentre la misère. Aujourd’hui, l’interstice moderne s’est élargi jusqu’à la presque pauvreté. D’autres encore ont trébuché dans la crevasse, la faille est béante et le trou foisonnant. En ce qui concerne les États-Unis, puisque nous y sommes, n’importe quel Américain moyen victime d’un imprévu médical, financier ou de la crise des subprimes est évacué illico-presto dans ces nouveaux Ganglands, dont les limites ne sont plus celles de la ville ni du quartier, mais pratiquement celles d’une personne parmi ses proches, voisins ou famille. C’est le cas de notre professeur de chimie improvisé dealer. Walter White a développé sa propre zone interstitielle, il est devenu son propre Gangland, là où se désagrège Walter White. Puisqu’il est question d’élargir la fissure, d’agglomérer dans la crevasse, je ne peux m’empêcher de citer ici une trouvaille tout à fait décorative et incongrue. Il s’agit du titre d’un article trouvé sur le net : LE CANCER: LA DÉLINQUANCE DE L’ORGANISME (11). Quand j’ai lu ce titre la première fois, je me suis mise à fonder des espoirs extravagants sur cette phrase, à fantasmer diverses théories insoutenables. Mais bien sûr, il n’y avait, dans l’article, à la suite de cet énoncé insolite, aucune des spéculations que j’y projetais ni aucun développement pouvant nourrir mes projets. En équilibre sur mon dernier garde-fou, je tenterai, malgré tout, un rapprochement douteux. Retour à l’Institut Curie. Mon amie sort à l’instant de la salle d’écho, dans l’état de quelqu’un qui va commettre un délit. Des insultes fleuries la précèdent, l’ensemble du personnel hospitalier y passe : ils l’ont fait poireauter plus d’une demi-heure dans une minuscule pièce d’un mètre cube, du genre de celles où l’on attend à poil sur une chaise en face d’un poster sur les métastases. Je lui emboîte le pas, tandis qu’elle râle encore, et remballe à la traîne mes théories de salle d’attente. « Et par dessus le marché, il aurait fallu que je montre mes seins à un type, un ingénieur là, tout ça parce qu’il venait d’installer leur tout nouvel appareil d’échographie, je leur ai dit d’aller se faire… ». Plus tard, elle m’avouera l’envie très récente de ce genre de réaction : « C’est très nouveau, avant je me laissais endormir, genre je suis ailleurs, ici il n’y a que mon corps… ». Du coup, je repense à ce que j’ai lu dans un autre article à propos de l’anarchie et de l’anomie (12). Il y était dit au sujet des mutations sociales que « le vide qui se creuse dans les institutions, la béance des formes révolues, la disqualification d’un monde social peuvent rester longtemps peu perceptibles. Mais ils activent en certains lieux le déploiement d’un désir qui ne saurait plus être contraint par rien, un désir infini qu’il est impossible d’assumer dans l’une ou l’autre des existences convenues de la société en place et qui échappe aussi bien aux représentations que l’on pouvait avoir de l’hypothétique société à venir. Car l’anomie n’est pas une utopie au sens où elle instituerait imaginairement une contre-société. Elle est vacance de l’instituant comme de l’institué social. » Ainsi mon amie aurait réagit dans ce sens et dans le sens aussi que donne le sociologue Duvignaud au mot anomie (13). « Si le mot d’anomie a un sens, il désigne les manifestations “incasables” qui accompagnent le difficile passage d’un genre de société à un autre qui lui succède dans la même durée, et qui n’a pas encore pris forme. » Enfin, il faut pour cela envisager son amie comme une société animée de réactions conceptuelles. Ce qui n’est pas très loin d’être le cas !

Ouh, cette fois, c’est moi qui me suis endormie, bienheureuse, le front collé au verre Securit. J’ai dû copieusement baver à voir l’état de mon oreiller. D’ailleurs, en fait d’oreiller, je m’aperçois qu’il s’agit du sac en tissu I Hella Love New Mexico contenant le reste de pain de mie extra-large-extra-moelleux de ce midi. Assez confortable, je dois dire. Je ne me souviens plus trop de quoi je rêvais, mais j’ai la vague impression que ça glissait et que ça gueulait. À l’arrière, les enfants jouent, sauf un qui a fini sous une banquette avec aux pieds deux gobelets de Dr Pepper Vanilla King Size. Il n’a pas l’air très à l’aise. Je me dis qu’il faudrait que j’essaie de placer une tranche de pain de mie sous sa tête. Et puis non, merde, j’opte pour l’activité collective de force, deux calmés pour un de réveillé, ça me semble plus judicieux. On a encore pas mal de route pour revenir à notre point de départ, Albuquerque. Je fouille dans la pile de DVD. Tous les dessins animés mexicains ont été vus et revus, idem pour les cours de poterie pueblos en vidéo. Qu’est-ce qu’il nous reste ? En raclant le fond de la caisse, j’arrive à extirper un boîtier tout vieux avec un titre en espagnol : EL ÙLTIMO TRUCO. Sûrement un film de magie de votre père. J’annonce à grand bruit une séance imminente et obligatoire. De magie, il en était bien question, mais pas celle à laquelle je m’attendais. Le film, un documentaire sur la carrière d’Emilio Ruiz del Rìo (14), révèle quelques uns des secrets de tournage et les méthodes employées par cet illusionniste du décor : des verres peints, des verres combinés avec des miroirs, des maquettes peintes avec des plaques d’aluminium, des maquettes fixes ou mobiles. Il a travaillé sur près de cinq cent films, dont Dune, Conan le barbare, La Niña de tus ojos, Acciòn mutante ou Le Labyrinthe de Pan, jusqu’à sa mort quelques jours après la fin du tournage de ce même documentaire. L’un des effets, des trucs, qui attire mon attention est une scène de tournage, tirée du dernier film de sa carrière, La Mujer del anarchista (La Femme de l’anarchiste). L’illusion qu’il met en place est déjà bien rodée, elle consiste en une peinture sur verre miniature d’un bâtiment effondré placée à une centaine de mètres du même bâtiment intact, dans l’axe de la caméra. Le réalisateur du documentaire, lui, filme l’ensemble de cette mise en place d’un point de vue qui révèle le trucage mais surtout qui rend absurde ce petit doublon de paysage, hors d’échelle, au milieu des techniciens et du matériel de tournage. L’oeil de la caméra, celle du film, vise à rendre réel un événement qui n’a pas eu lieu, l’explosion d’une bombe, tandis que l’autre, celle du documentaire, dans un souci d’objectivité sincère, offre le spectacle d’une supercherie étonnante, déviante et surréaliste, la vision soudaine de l’interstice et de l’illusion, d’une frange revêche d’espace-temps. Ainsi, les choses placées les unes derrières les autres, dans l’ordre nécessaire à la fabrication d’un monde réel, c’est-à-dire dans le bon axe, donnent à voir un ensemble lisse. En se plaçant dans un axe différent voire déviant, c’est-à-dire pas forcément le « bon », il est alors possible de déplier et d’étaler devant soi ce quelque chose qui fuit entre le passé et le futur, la marge glissante d’un présent factice, encombrant, improbable.

Je venais de dénicher mon avant-dernier truc, l’équivalent de mon fameux « moment futur d’avant l’avenir », l’avant-dernier mensonge interstitiel, planté là sur quelques tiges maigrelettes au milieu des badauds, bien en vue sous les projecteurs. Maintenant, il me prenait l’envie de rebaptiser cette intuition bancale d’un nom qui claque. Un mot tout neuf serait de circonstance et une racine grecque tout à fait chic. Le problème, c’est que les Grecs n’ont pas de mot précis pour exprimer le futur. Pas grave, je (15) vais opter pour une bidouille sémantique, composée de pro (en avant) et de mellètikos (qui est enclin à remettre à plus tard). Donc nous y voilà. Il est temps de définir l’objet alors inconnu de mon intérêt pour Breaking Bad : la PROMELLÉTIQUE. Objet cuisiné le temps de quelques pages dans un RV au milieu du désert pour désigner l’ « action de se propulser vers ce qui diffère ». Et en bref, ici, comme dans Breaking Bad, il est essentiellement question de promellètique.

Maintenant, il s’agit de trouver la porte de sortie de ce texte. Impossible de mettre la main sur le moindre foutu « sentier horizontal vers l’extérieur ». Je biffe et rebiffe. Des heures déjà que je tourne autour du pot. En face de moi, coincé entre les gloussements de deux lycéennes décolletées jusqu’à la ceinture et la fin de son texte sur Aqua Teen Unger Force, B. me fait de grands signes. Je retire la paire de boules Quiès 37 dB de mes oreilles. Ça fait cinq minutes que mon téléphone vibre dans mon sac posé sur la table de la bibliothèque. Il ne me faut pas deux secondes pour réaliser ce qui va me tomber dessus en voyant s’afficher le numéro de ma grand-tante. J’ai complètement oublié notre rendez-vous de 15 h ! Je file la rappeler entre deux rangées de bouquins. Elle est furieuse. Il est 16h50 et ça lui a déclenché un mal de crâne qui va désormais remplir son emploi du temps à chacune de mes tentatives pour caler un autre rendez-vous. Mes plates excuses font carpette et je me prends les pieds dedans. Pour couronner le tout, avant de raccrocher, elle me demande si je fume du haschich. Je crois qu’il n’est pas nécessaire d’en rajouter. Comme je le disais plus haut, il y a les grands de ce monde qui sortent par la grande porte richement décorée de tentures et les petites gens qui se contentent de filer par un trou de service étroit et gras tout juste barré par du chanvre. C’est donc par là que je vais filer mais contrairement à Walter White, j’estime que du shit, des chips et quatorze pages de branlette, ça peut aussi constituer un « plan ».

(1) Traîner, fumer de la marijuana, manger des Cheetos et se masturber ne constituent pas des « plans ».

(2) Fausse sortie de Rabagas. (Victorien Sardou, Rabagas, 1872, III, 7, p.129)

(3) La cuvette de White Sands à une vingtaine de kilomètres de Las Cruces abrite le plus grand désert de gypse du monde ainsi que le White Sands Test Facility (WSTF), établissement de la NASA fondé en fondé 1963 qui comporte des bancs d’essais pour tester et évaluer des matériels aérospatiaux potentiellement dangereux. Santa Fe abrite depuis les années 40 une grande communauté d’artistes qui a explosé dans les années 80. C’est aujourd’hui le deuxième foyer d’art contemporain aux États-Unis et le premier pour l’art « western ». Los Alamos fût un temps le site ultra top-secret du Manhattan Project. C’est là qu’en 1943 chercheurs et militaires américains développèrent la bombe atomique, dans une ancienne école de garçons perchée en haut d’une mesa dont l’adresse se résumait à « Box 1663, Santa Fe ». Le Nouveau-Mexique est connu pour ses meth labs, labo mobiles de crystal meth, en raison de sa température clémente, de sa tranquillité et de ses vastes espaces déserts où on peut aisément garer son RV et faire sa cuisine à l’insu de tous.

(4) La recette de ce cocktail est la suivante : 2 cl de Everclear (liqueur de maïs à 80°) – 2 cl de Kahlua (liqueur de café) – 2cl de Bailey’s (crème de whisky). Facile mais pas limpide.

(5) C’est faux on est en avril. Et je n’ai pas d’enfants. Je le précise à l’avance, ça me fera l’économie d’une note.

(6) Imaginez l’excitation de vos enfants quand vous leur annoncerez que vous êtes en route pour le parc régional des Lacs sans fond.

(7) Pour ceux que ça intéresse, je raconte quand même l’histoire des Aymaras. En plus, mon amie J. m’a envoyé l’article juste avant de partir, alors ça m’étonnerait bien que je leur en ai déjà parlé … L’aymara désigne à la fois un peuple originaire de la région du lac Titicaca et une langue véhiculaire qui a remplacé de nombreuses autres langues boliviennes. Le peuple aymara a une conception du temps différente de celle qui prévaut dans les cultures européennes : aux yeux de celles-ci, elle serait une « conception inversée ». pour l’Aymara , le passé , connu et visible, se trouve devant le locuteur, alors que le futur, inconnu et invisible, se trouve derrière lui.

(8) Heisenberg est le nom d’emprunt choisi par Walter White pour incarner la face criminelle de sa double personnalité. Il s’agit du nom d’un physicien allemand connu pour avoir jeté les bases de la mécanique quantique, formulé le principe d’incertitude et collaboré aux recherches sur l’arme nucléaire sous le régime nazi. Mais considérant ce dernier point, il reste des zones d’ombre.

(9) Peanut butter & jam. Sandwich au beurre de cacahuètes et à la confiture.

(10) L’institut Curieest un hôpital spécialisé dans la lutte contre le cancer ainsi qu’un centre de recherche.

(11) Titre d’un article paru sur l’espace cybernétique de Cyberscol. L’article commence ainsi : « Durant ce dernier siècle, l’humanité a été confrontée à des problèmes majeurs dans différents domaines. Entre autres, dans le domaine de la santé, elle a dû et doit encore faire face à de nouvelles maladies dont celle qu’on appelle « le cancer ». Selon le dictionnaire Le Petit Robert, cancer signifie : « tumeur ayant tendance à s’accroître, à détruire les tissus voisins et à donner d’autres tumeurs à distance de son lieu d’origine » »

http://mendeleiev.cyberscol.qc.ca/chimisterie/0005/PGreniertexte.html

(12) http://www.plusloin.org/refractions/textes/refractions1/pessinanarchieanomie.htm

(13) Le concept d’anomie a fait couler beaucoup d’encre. À son origine, on trouve Jean-Marie Guyau, auteur de L’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction (1885), qui chercha par ce mot nouveau à réfuter le principe d’autonomie kantienne en définissant l’idée de produire de l’originalité individuelle et non de l’universelle uniformité. L’anomie, pour Guyau, est créatrice de formes nouvelles de relations humaines dont la création artistique est la manifestation la plus forte.

(14) El ùltimo truco est un documentaire réalisé en 2008 par Sigfrid Monleon.

(15) Je remercie ici mon ami F. qui se reconnaîtra en me laissant profiter d’un dernier petit mensonge pour la route.