Aries Tottle

Aries Tottle

« Il paraît cependant que dans un temps ancien très ancien, au fond de la nuit du temps, vivait un philosophe turc nommé Aries et surnommé Tottle. (Peut-être bien l’auteur de la lettre veut-il dire Aristote ; les meilleurs noms, au bout de deux trois mille ans, sont déplorablement altérés.) »

Edgar Allan Poe, Eurêka (ou Essai sur l’univers matériel et spirituel) 1

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– J’aime autant qu’on prenne ce chemin si ça ne t’embête pas.

– Pas du tout. On est en avance et ça fait une éternité que je n’ai pas pris le Tottle.

– On a plutôt bien avancé aujourd’hui, non? Avec Virgile, ça marche toujours bien.

– C’est vrai, c’est une bonne combinaison.

– En revanche sur le projet amphibologie 2 on ne va pas être assez de deux.

La journée tire à sa fin, l’air est irrespirable et nous nous enfonçons dans un dédale de ruelles qui clignotent déjà en fondu enchaîné à raison d’un lampadaire sur deux. Aucun ne nous n’est assez vieux pour se souvenir de la période qui a précédé la division, où tout était continu. On fait un bref point sur notre journée de travail en se rapprochant de l’embarcadère sud du Tottle. Au loin, les rampes tripartites s’étirent à perte de vue. Le Tottle est l’un des transports alternatifs les plus anciens mais c’est surtout le plus pittoresque. Ce funiculaire est l’une des premières conceptions réalisées dans les conditions de protocole combinatoire qui ont fait la renommée de notre entreprise. Le dessin élégant de ses rails surélévés en pointes régulières évoque la trajectoire de la chute d’un corps esquissée par Aristote au IIIe siècle av. J.-C. La silhouette fracturée des rampes rendent en quelque sorte hommage, comme une nouvelle chance, aux recherches certes inaugurales mais complètement fausses de ce grand homme. Ses calculs, ratés, moqués et ses croquis contredisant le bon sens et sa bonne foi, auront trouvé, à l’endroit de cette locomotion tortueuse, dont chaque lent et long plongeon est une sieste amnésique des avantages de la vitesse, un sens et une place. Dans sa Physique Aristote dit d’ailleurs qu’ « il y a un lieu pour chaque chose, le même pour le tout et pour la partie, par exemple pour la terre prise en bloc et pour une motte, ou pour le feu et l’étincelle ». Peuvent ainsi ici coexister dans une même réalité, la logique, l’ordre, le prévisible et, les faux-calculs, les erreurs, les ratages, les hésitations, l’inattendu. L’engin dévale doucement la pente jusqu’à la plateforme d’embarquement. Les portes s’ouvrent et un mouvement de succion nous entraîne à l’intérieur parmi les autres passagers. La cabine commence son ascension verticale. Le déplacement du Tottle se fait en trois phases. La première phase est la seule nécessitant une énergie électrique. La cabine est tractée verticalement jusqu’à un point donné d’où, après une brève halte, elle est lâchée en chute libre sur une pente très douce et très longue, au terme de laquelle la cabine est à nouveau tractée en hauteur pour entreprendre une nouvelle descente et ainsi de suite. Les montées qui impliquent une connexion au courant éléctrique sont l’occasion d’une diffusion assourdissante de flashs d’actualités. Par un détour curieux des flux d’informations ou de l’entropie espiègle d’un système mondialement saturé, il est de plus en plus fréquent que des archives sonores s’invitent dans le programme de la radio du Tottle, des voix nasillardes se mettent alors à pérorer des actualités d’un autre temps, litanies anachroniques dont personne ne semble plus s’étonner. C’est là un agrément très spécial de ce moyen de transport dont mes collègues et moi-même sommes friands. Aujourd’hui, l’émission parasite de cette première montée semble être un programme culturel des années quarante. Il faut tendre l’oreille au milieu de la foule bavarde pour en saisir le contenu.

diplômes mérovingiens. Et c’est lors de cette même séance du 20 janvier 1911, sous la présidence de Mr Henri Omont, qu’Edouard Chavannes présenta son étude « La Divination par l’écaille de tortuedans la haute antiquité chinoise». Cette étude Mesdames et Messieurs faisait l’objet de la découverte dans des conditions restées obscures, de fragments d’écailles de tortue en 1899 au Nord de la province chinoise du Ho-nan. Nous savons aujourd’hui que ces écailles servaient à prédire l’avenir des empereurs car, et c’est ce que nous expliquait Mr Chavannes, la morphologie des tortues, d’après les Chinois, avait une similitude avec l’Univers ! À leurs yeux, les tortues représentaient le Cosmos en taille réduite ! La première carapace ronde représentait le Ciel et la seconde, plus plate, représentait la Terre. Mr Chavannes précisait également que la tortue était choisie pour sa longévité, équivalente d’une certaine manière, à la longévité de l’Univers. L’écaille de la tortue avait donc une double utilité : la divination mais aussi la calligraphie. Et en allant plus loin, il est intéressant d’admettre avec Mr Chavannes que la divination aurait installé les conditions d’émergence de la calligraphie ! À ce titre ce qui nous intéresse ici, c’est que les caractères inscrits sur ces écailles ont permis de mettre en évidence tout un système de signes bien ordonnancés qui seraient les ancêtres des idéogrammes contemporains ! Cela explique cette étrange trouvaille archéologique rapportée par Mr Chavannes en la présence de trous ovales de 5 à 10 mm de diamètre ainsi que des brûlures qui correspondraient à l’ébauche de ce lexique complexe. Trous et brûlures s’articulaient donc de la plus étonnante des façons sur le dos de ces animaux centenaires en une mystérieuse et instructive grammaire du cosmos ! L’acte de faire des trous est d’ailleurs…

La cabine, arrivée au point culminant de son élévation, marque un temps d’arrêt. Le courant est coupé net ce qui a pour effet d’interrompre la cacophonie des conversations. Puis la cabine amorce sa descente. Le silence presque parfait qui s’ensuit fait partie là encore de la grâce de ces trajets et chacun y goûte avec le plus grand des respects. Comme un seul corps nous dévalons la pente, nous dégringolons dans le paysage, détachés du poids de la dépendance énergétique, étourdis par la libre glissade de notre conscience collective. La gravité nous faisant gagner du terrain nous nous rapprochons du sol et bientôt, après un bref arrêt et l’afflux de nouveaux voyageurs, nous sommes une fois encore tractés vers les hauteurs dans un joyeux brouhaha. Cette fois, l’émission à peine audible date des années 50, 1956 précisément et, serait-ce le hasard, ou bien l’effet de la motte ou de l’étincelle dans le feu – la folie faisant somme toute partie intégrante de la logique – l’émission surprise, complice de la précédente, semble poursuivre machinalement une conversation sur les signes chinois entamée depuis une dizaine d’années.

essai, Adonis et l’alphabet, Aldous Huxley nous parle ici de langage, je cite, comme « philosophie virtuelle, comme source de postulats ontologiques, comme conditionneur de pensée et même de perception, comme modeleur de sentiments, comme créateur de systèmes de conduite. » Il évoque à ce titre la syntaxe idéogrammatique des signes chinois. La tradition dans cette émission veut que nous lisions un extrait de chaque ouvrage présenté. Si mademoiselle Méat veut bien se donner la peine … « La caractéristique de la pensée chinoise réside dans l’attention exclusive qu’elle porte sur les « implications corrélatives entre différents signes« .( … ) En chinois, l’idée du « bien » est représentée par une combinaison du signe « femme » et du signe « enfant ». Comme c’est touchant ! Mais considérons le mot « fang ». Fang a bien des sens différents, mais est représenté par un seul caractère, qui est une sorte d’image ou de diagramme de deux bâteaux attachés ensemble. Quand ce signe représente fang dans l’une quelconque de ses autres significations, il est utilisé comme phonogramme, et doit être combiné à un autre signe, de façon qu’on puisse le distinguer de « carré ». Ainsi le signe « femme » plus le phonogramme fang signifie « empêcher ». Femme plus enfant égale bien. Mais ce bien coûte son prix : un homme qui a une femme et des enfants a donné des otages à la fortune. Le bien d’un contexte est l’empêchement d’un autre. Quelle richesse d’idée est implicite dans l’écriture de ces deux mots communs ! Il n’est pas étonnant que les chinois aient prêté tant d’attention aux « implications corrélatives entre différents signes« . »

Les « actualités » se poursuivent avec une chronique sportive de 1995, l’horoscope du dimanche de la semaine dernière et une quantité insoutenable de spots publicitaires chantés. Environ cinquante minutes plus tard, nous sommes arrivés à destination. Nous marchons encore sur une centaine de mètres et franchissons le seuil de l’usine, dont le nom brille discrètement en lettres phosphorescentes : PÉRISPRIT 3. Juste en dessous, on peut lire en plus petits caractères : Production de composants élémentaires et réversibles.

Nous traversons le vaste hall d’accueil vers l’un des accès au balanceur. Le balanceur est également une invention alternative conçue par l’une de nos équipes. Il s’agit d’une sorte d’ascenseur à balancier qui ne comporte que deux cabines placées aux extrêmités d’un axe principal. Sous l’effet d’une brève impulsion électrique régulière mais sans aucun autre raccord énergétique, l’axe élève une cabine tandis que l’autre rejoint le rez-de-chaussée. La distribution des usagers se fait au rythme de cette balançoire géante, du niveau le plus bas au plus élevé, les niveaux intermédiaires étant accessibles par les escaliers. À cette heure avancée de la soirée, le bâtiment est pratiquement vide. Personne d’autre n’attend. L’engin arrive enfin, nous entrons, les portes se referment derrière nous. Dans le grand miroir qui occupe le fond de la cabine du balanceur, nous examinons notre allure enfin plus exactement nous observons le type planté là, tout seul.

– C’est quoi ce tee-shirt encore ?

– Quoi, il est super ce tee-shirt ! Ça remonte au mois dernier quand on était en protocole de cinq sur Virgile. On s’était bien marrés. En rentrant du site expérimental, on est passé devant un bazar d’antiquités textiles et on a vu ce tee-shirt, bon la couleur est bizarre mais on s’est dit que ça lui irait bien, à ce cher Virgile, alors on lui a acheté et le soir on lui a fait mettre dans son casier. Il a l’air de lui plaire, ça fait deux fois au moins que je le vois avec.

Le type devant la glace c’est Virgile. Aujourd’hui, son esprit-propre n’a pas assisté à la réunion qui se tenait dans son corps, d’ailleurs il s’arrange la plupart du temps pour ne pas en faire partie, préférant de loin occuper le corps d’autres collègues et de préférence féminines. Souvent il travaille de son côté à des recherches personnelles, c’est, comme on dit entre nous pour la blague, un « esprit libre ». Demain, Virgile aura repris, ou non, possession de son enveloppe suivant le planning que nous élaborerons ce soir. Quant à nous deux, nous serons affectés séparément, ou avec d’autres, à de nouveaux groupes de recherches mais nous pouvons tout aussi bien regagner nos enveloppes 4. Le mode combinatoire permet d’assembler nos compétences en bouquets de réflexion. Nous partageons ainsi une capacité physique précise et des qualités cognitives inviduelles, chacunes spécifiques au projet qui s’alimente et s’enrichi de cette intelligence fractale dont l’apport de chaque partie, détachable, est autonome et réattribuable. Les combinaisons de compétences sont infinies, et si la plupart ont déjà été coordonnées il en reste une quantité insoupçonnée à tenter qui augurent encore aujourd’hui un bel avenir à l’agencement d’une grammaire, de constructions et de combinaisons toujours plus fines. Le temps de la montée du balanceur, on se regarde une dernière fois pour aujourd’hui dans le corps de ce grand type musclé aux longs cheveux blonds et aux yeux sympathiques. Il porte la moustache, une grosse paire de bottes et une grande veste rectangulaire en cuir noir qui tranche avec l’évasé trompette des jambes de son jean. Le tee-shirt en question est d’une couleur surprenante, difficile à définir, entre caramel et poussière. Une phrase y est écrite au milieu en lettres capitales :

JAMAIS LA SOURIS

NE CONFIE SA DESTINÉE

À UN SEUL TROU.

Plaute 5

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1. « Au sein de la vaste confrérie des admirateurs d’Edgar Allan Poe, il existe une société plus secrète, formée des lecteurs pour qui Eurêka – la moins connue des oeuvres de leur héros – est aussi la plus belle. (…) Embrassant d’un seul coup d’oeil l’immensité de tout ce qui existe, là où un esprit ordinaire ne percevrait que complexité et chaos, l’intellect génial (et quelque peu surchauffé) de Poe y découvre au contraire une unité, un ordre, un plan. Et dans une intuition fulgurante, il va jusqu’à anticiper ce qu’on désignera un jour comme le Big Bang… » (extrait du 4ème de couverture d’ Eurêka aux éditions Tristram)

2. En philosophie, l’amphibologie est une proposition qui présente un double sens. C’est aussi une figure de style qui consiste en une ambiguïté grammaticale qui peut donner lieu à diverses interprétations d’une même phrase. Le terme vient du grec ampibolia (« action de lancer de tous côtés »)

3. « Périsprit » signifie à l’origine entité intermédiaire entre le corps et l’âme. Allan Kardec de son vrai nom Hippolyte Léon Denizard Rivail, pédagogue français du XIXe siècle, est l’inventeur de ce terme dans son ouvrage fondateur du spiritime : Le Livre des Esprits (1857).

4. Cette idée de conscience autonome est très librement inspirée d’une nouvelle de hard SF,Le Coffre fort (1989), extraite du recueil Axiomatique dont l’auteur australien Greg Egan est mathématicien de formation. Cette nouvelle nous livre les états d’âme et les interrogations d’une entitée amenée à changer de corps dans une même ville après chaque période de sommeil. Chaque jour le protagoniste épouse l’identité d’un nouvel individu du même âge. Dans la journée du temps de la nouvelle, il découvre comment, dés l’enfance, son esprit a réussi à survivre de cette manière inattendue aux morbides expériences neurologique de son père.

5. Plaute est un comique latin du IIIème siècle av. J.-C.. La phrase en question correspond au vers 868 de sa pièceTruculentus, mais j’ai eu l’occasion de la lire telle quelle dans Le Destin de l’univers : Trous noirs et énergie sombre (2006), ouvrage fort bien imagé en littératures diverses de Jean-Pierre Luminet, astrophysicien de réputation mondiale, écrivain, spécialiste des trous noirs et de la cosmologie