Doucement, doucement (Pétunia #3)

Texte paru dans Pétunia#3, 2011.

— Désolé.

— Ça ne fait rien. C’est bien aussi comme ça. D’ailleurs ça me rappelle même quelque chose d’assez grandiose, figure-toi : la muraille de Chine !

— C’est ça…

— Laisse-moi te raconter. C’était il y a plus de dix ans. On était en voyage à Pékin avec plusieurs autres personnes et il était prévu évidemment qu’on fasse un tour sur la Muraille. Un bus est venu nous prendre très tôt le matin, les routes étaient dégagées, le ciel aussi et le temps du trajet absorbé par une conversation quelconque ne m’a pas semblé trop long. Toujours est-il que je ne sais plus pourquoi ni comment mais lorsqu’on est descendu du bus on était en fait très loin de l’entrée touristique habituelle. On s’était fait planter là, au flanc de ce monument qui nous semblait alors… inaccessible.

— Faut pas exagérer quand même je ne suis pas…

— De là où on se trouvait, on a très vite repéré un accès possible par un pan de mur effondré. En revanche pour y arriver, on était obligé de traverser une zone touffue au nivellement assez problématique, mais c’était jouable. À peine le temps de réfléchir, on avançait déjà, tantôt griffé par des milliers de petites feuilles, tantôt bousculé par de grosses branches raides et sèches. L’accueil inamical, un peu brusque, n’était pas si désagréable. Les buissons avalaient nos mains méfiantes et nous recrachaient bras tendus un peu plus loin pour nous absorber à nouveau et nous reprendre encore et encore, pendant plusieurs dizaines de minutes. On s’accrochait où on pouvait, ça n’en finissait pas ! On tentait de garder le même rythme, sans se voir. On ne s’entendait que gémir et souffler et nos coeurs lâchaient chaque fois qu’un caillou se dérobait sous nos pieds. Le sol n’était vraiment pas fiable et quand j’y repense le sourire qui ne quittait pas mon visage ne devait pas l’être non plus ! Et puis… enfin… elle s’est dressée devant nous, au moment où on ne s’y attendait plus. Mais ce n’est pas tout… Tu me suis ?

Vue de la Muraille de Chine
© Photoeverywhere

— Qu’est-ce que…

— Tourne-toi.

— Ah…

— Imagine un garçon d’origine indienne très beau, à moitié nu. Il est là depuis un moment à nous observer. Il doit avoir seize ans environ et il porte un short en toile. Rose, si je me souviens bien. On sympathise avec lui le temps de reprendre notre souffle et il nous raconte un tas de trucs en anglais, dont ça : il existe une tradition, dans le culte de Shiva — je m’étais un peu documentée par la suite — qui veut que lorsque l’on érige un temple, on se base sur les proportions des membres de son architecte. Le pouce et la coudée principalement, c’est-à-dire la première phalange, celle-ci… et… de là… à là… la distance qui sépare le coude du poignet. Donc l’architecte identifie son corps à son oeuvre et offre les proportions de sa propre anatomie comme garantie de l’efficacité du temple. Ça te file la chair de poule on dirait ! Ensuite, sur le même principe d’osmose, de communion du corps et de l’esprit — enfin tout ça à des fins d’érection monumentale — il y a aussi l’importance de la disposition des membres. Ils appellent ça l’« homme-plan » ou la « personne du plan ». C’est une sorte de diagramme magique où le plan du corps se superpose à celui du futur temple dans le but de répartir à l’identique les différentes facultés subtiles et autres centres… ah… névralgiques. Non, j’aime bien, continue. À l’endroit du sexe de l’« homme-plan »… oui là … c’est ça… on dresse le symbole de Shiva, le linga, un autel-phallus source de vie. Le linga est fait d’une pierre carrée à sa base, octogonale lorsqu’il traverse une sorte de récipient — la partie féminine de l’autel — et cylindrique dans sa partie phallique montée au dessus. Sur le plan… sur le plan… qui est… attends, attends… sur le plan qui est quadrillé, chaque membre occupe une place bien précise. Et à l’une des intersections de ce quadrillage, on trouve… l’anus de l’« homme-plan » !

Mandala Vâstu-purusha (homme-plan), extrait de L’érotisme divinisé d’Alain Daniélou, Paris, Éditions du Rocher, 2002.
© Éditions du Rocher, 2002

Sur le dessin, l’homme a les pieds joints… comme ça… en position du lotus… et là… mais je n’ai pas trouvé beaucoup d’informations quant à des constructions spécifiques à cet endroit. Pourtant, d’après ce que nous a raconté l’adolescent, il en existerait au moins une, pas vraiment une construction supplémentaire mais plutôt quelque chose qui viendrait se soustraire à partir de cet endroit précis, une sorte de couloir souterrain, comme une variante anale du linga. Un tunnel clandestin qui aurait été creusé sur plusieurs centaines de mètres, et dont l’entrée se situerait à l’endroit exact où, sur le diagramme magique, est symbolisé… l’anus de l’« homme-plan »… Ici !… La rumeur voudrait que ce couloir soit devenu une sorte de club des jeunes. Parmi eux, notre jeune interlocuteur nous raconte que certains vouent un culte pacifiste à Adolf Hitler. Ce type de dévotion rétroactive est un phénomène qui aujourd’hui a pris de l’ampleur en Inde, j’ai encore lu ça quelque part il n’y a pas si longtemps (1). Ils se retrouvent pour faire des fanzines et discuter de leur héros, pour louer son sens de la discipline et son patriotisme. Ceux qui n’en sont pas traînent dans le coin pour profiter de l’ambiance. Il n’y a jamais de discussions violentes, les galeries sombres et tentaculaires sont confortablement aménagées pour y pratiquer toutes sortes d’activités, dont la drague. Je t’ai presque fait mal là, non ?

— Je ne dirais pas ça, non… Mais vas-y mollo.

C’est infernal d’ailleurs ces ados qui se draguent, comme ceux-là en face. Je ne les ai pas vu venir. Ils ont déboulé à trois, deux filles, un garçon et se sont installés sans que j’y prenne garde, tout autour de moi. Pour fréquenter régulièrement des lieux où la densité d’adolescents au mètre carré est spectaculaire, je dois dire que j’ai eu ma dose de divertissement cette année. Bien malgré moi, je me retrouve souvent à les observer, ça m’agace mais j’ai du mal à ne pas écouter les sottises qui jaillissent en cascade de leurs visages sans poils, sans parler des SMS qui rebondissent en vibrant sur environ trente centimètres de distance et des petites phrases sur des petits bouts de papier qui empruntent à peu près le même trajet. Bavardages, gloussements, je reste suspendue, ébahie par l’inlassable élasticité de ces paires de lèvres qui susurrent et pouffent sans jamais, jamais, jamais s’interrompre, ne serait-ce que le temps d’une ridicule petite dizaine de minutes. Et bientôt, alors que ça fait déjà un moment que je les scrute, bientôt arrive l’immanquable numéro, celui que je me surprends à attendre comme le tout petit chapeau venu se placer sur ma grosse irritation en abandonnant même jusqu’à l’espoir de leur faire au moins pitié : la fille veut emprunter son stylo au garçon (ou portable, ou calculette, ou autre) et… il ne veut pas. Généralement, je soupire et l’âme à la défaite, je reviens à mes affaires tandis qu’en fond sonore j’en prends pour un bon quart d’heure de « Non mais attends vas-y sois cool, prête-le moi ton stylo » « Nan, oublie » « Putain mais t’es trop con je vais te le rendre ton stylo, c’est juste pour deux minutes » « Je m’en sers là, tu vois pas » « Ben ouais je vois que ça fait une heure que t’as pas écrit une seule ligne » « Ouais, c’est parce que je réfléchis » « Faut avoir un cerveau pour réfléchir », etc. Pourquoi ? Mais pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Évidemment qu’il doit y avoir un rapport d’influence, une certaine forme de tension érotique dans ces lieux que sont les bibliothèques. Moi-même qui prêterais volontiers mon stylo pour détendre l’atmosphère, j’avoue être parfois soumise avec plaisir à la tension générée par l’ambiance de ce type d’architecture. Car c’est bien de tension érotique dont sont victimes ces jeunes personnes. Serait-ce la lumière tamisée, la promiscuité ou la simple présence en surnombre de tous ces corps étrangers ? L’interdiction de faire quoique ce soit ? (Il y a un programme télé comme ça qui à l’origine est japonais où les règles ne sont qu’un prétexte à de multiples sévices corporels étouffés dans le silence disciplinaire d’une bibliothèque. L’hystérie communicative et le plaisir d’infliger ou de subir ces sévices en sont, dans ce cadre bien précis, démultipliés). Serait-ce l’impossibilité de l’acte physique dans un lieu où les pensées, elles, s’en donnent à coeur joie ? Et tous ces livres qui sont là, toutes ces connaissances physiquement présentes auxquelles on ne goûtera jamais. Trop de choses à désirer, à fréquenter, à assimiler… Une amie, elle, me disait que les bibliothèques en général lui donnaient systématiquement envie d’aller aux toilettes.

— Il y a aussi cette nouvelle d’Ursula K. Le Guin. Je t’en ai déjà parlé. Je crois que je l’ai par là, ne bouge pas. C’est une auteure de science-fiction qui a tendance à faire de l’anthropologie du futur. Elle invente des post-communautés dont elle tisse les habitudes et les comportements sociaux. Ah le voilà ! Le recueil s’appelle L’Anniversaire du monde (2) et l’histoire en question revisite un thème classique du genre, le navire interstellaire à générations : une population quitte une planète pour une autre, le temps d’un voyage long de plusieurs vies, durant lequel les voyageurs intermédiaires… ouh, c’est bien ça… ne connaîtront ni la planète de départ… ça t’inspire, on dirait… ni… ah… ni la planète d’arrivée. Des générations qui flottent quoi… et qui… et qui se débrouillent avec des souvenirs et un futur qui ne sont pas… qui ne sont pas les leurs. Ça commence par… Tu m’écoutes ?… Si, si, continue… ça commence par « Les amants ne s’enfuient pas. Où iraient-ils ? » N’est-ce pas ?… Et plus loin − je te lis le passage : « Le Dale ou Dédale, était le premier endroit où beaucoup de jeunes s’installaient quand ils quittaient le foyerspace parental. C’est un ensemble de corridors dans le Quad Quatre, près de l’université ; tous les espaces étaient des simples ; du fait de la géométrie de l’enveloppe de l’accélérateur principal, les cloisons dans le Dale n’étaient pas à angle droit et quelques-uns des espaces étaient plus petits que la moyenne. Les étudiants déplaçaient les cloisons ici et là, et créaient un labyrinthe de petites cellules et d’espaces partagés. Le Dale était bruyant, anarchique et sentait le linge sale. On y dormait de façon occasionnelle, et les relations sexuelles y étaient informelles. Mais chacun se présentait en temps et en heure à la clinique pour sa piqûre. »

« Les activités sexuelles dans l’aquarium. » C’est le titre du chapitre. À ces quelques mots, j’étais déjà conquise. J’avais lu en diagonale très rapidement le début, repéré cette histoire de Dale de l’espace et rangé ça dans un coin de ma tête. Mais entre-temps, j’avais diamétralement fantasmé ce labyrinthe d’adolescents aux angles arrondis dédié à une activité sexuelle communautaire et balisée. J’avais hâte d’y revenir, j’étais toute excitée, j’avais imaginé des choses, j’avais laissé gonfler le tendre bourgeon de cette architecture érotique quelque part dans mon cerveau, à un endroit sombre, chaud et humide.

— Et ?… non… attends ! C’est quoi la suite… ?

— Ben rien, pas grand-chose, en fait, l’histoire se poursuit entre les deux personnages principaux, mais le Dale n’est pas développé.

Un client qui parle assez fort attire mon attention. Je suis encore chez ce traiteur chinois de la rue Rambuteau où j’ai pris l’habitude de me retirer en compagnie d’un thé au jasmin et d’une paire de boules coco lorsque la bibliothèque est infréquentable. L’endroit, assez vaste, dispose d’alcôves propices à la réflexion et de quelques prises électriques accessibles. Le gargouillis flûté et inintelligible d’une chaîne câblée orientale remplit le fond de la boutique. Échappées de la même source, des images phosphorescentes froufroutent sur le visage du patron hors d’usage. Le tout complète la vacuité de mes rêveries sans les féconder. Dans cet écrin idéal, mon esprit, comme partout, reste néanmoins susceptible d’être distrait par la moindre irruption anecdotique. Maintenant, le ton sur lequel l’homme qui vient d’entrer s’adresse au serveur me fait penser que c’est aussi un habitué. « Je vais manger rapidement », lance-t-il. « Comme ça ce sera fait. Je dois retourner bosser toute la soirée, j’ai un client psychotique qui s’est coupé le pénis pour avoir une indemnisation ! » Il balaye des yeux la vitrine réfrigérée. « En fait, plus exactement, c’est un borderline. » Il pointe du doigt derrière la vitre ce qui semble être son dîner sans s’arrêter de parler. « Ce ne sont pas des cas psychiatriques mais des cas où les névroses psychotiques évoluent vers une limite qu’on appelle borderline. » Le jeune serveur chinois n’a pas l’air de saisir cette subtilité clinique. « Vous ne voyez pas ce que ça veut dire borderline ? Ah, il n’y a pas une chanson de Philippe Katherine qui dit (il chante)“ Tu es borderline ! Tu es borderline !” ». Il accompagne du regard une barquette de travers de porc caramélisé jusqu’au micro-onde. « Mais c’est un escroc. Il y a des traces. Il a parlé devant témoins. Maintenant tout ce qu’il a gagné c’est qu’il va se retrouver sans bite et sans argent. ». Il s’assoit et avale en deux minutes ce qu’il n’a pas mis beaucoup plus de temps à commander puis il vient payer à la caisse et finit son histoire en cherchant sa monnaie : « Et vous savez la raison pour laquelle il déclarait ne plus avoir besoin de son pénis ? C’est parce qu’il disait avoir une prostatite et que de toute façon il préférait se faire sodomiser. ». Le serveur rigole par commodité et ils se disent au revoir.

— Tu dors ?

Poliphile, raide mort.
Gravures de l’édition italienne attribuées à Mantegna ou à l’un de ses élèves. © Adelphi Edizioni S. P.A Milano.

Je garde les yeux fixés au plafond en t’attendant, je promène mon regard autour, mes mains. Je visite. Je pense à Poliphile, baladé par Logistique et ses copines les nymphes à travers des bâtiments et des jardins magnifiques en quête de l’Amour. Polia (3), une bien-aimée qu’il finira par retrouver « avant d’être réveillé, seul et triste par le chant d’un Rossignol ». À ton réveil, tu me raconteras ce que tu as vu car je ne suis pas celle que tu cherches et qu’entre nous il n’est pas question d’amour.

Polia ramène Poliphile à la vie.
Gravures de l’édition italienne attribuées à Mantegna ou à l’un de ses élèves. © Adelphi Edizioni S. P.A Milano.

Mais de tension érotique, oui. C’est cet aspect plutôt que celui de l’Amour que je recherche dans ce texte. La quête de Poliphile, insatiable errance de l’extase, prend la forme d’un désir qui ne s’achève jamais. Hypnerotomachia Poliphili (4) est un étrange traité d’architecture italien qui date de la Renaissance. Alors que les Français en ont restitué une version tronquée et édulcorée au titre niaiseux Le Songe de Poliphile, les Anglais, eux, ont eu le chic de garder le titre original souligné d’une traduction littérale plus inspirante : The Strife of Love in a Dream. Le combat de l’amour dans un rêve. Mais néanmoins il s’agit essentiellement d’architecture. Des monuments, des portails, des fontaines, des festivals et des processions, des plans de bâtiments et de jardins, des hiéroglyphes, des objets rituels, Poliphile découvre, traverse, décrit, pénètre, se perd et se laisse guider au milieu de ces chef-d’oeuvre antiques qu’il prend soin de raconter avec force prolifération de détails et autres fantaisies suggestives. « Le contenu érotique, direct et efficace, quoique rempli de clichés, est parsemé de termes techniques empruntés à l’architecture et à la botanique. Il s’agit d’un dialecte étrange, à la fois artificiel et “populaire”, une véritable ‹ contamination › du langage technique (5) ». Ce traité apparaît comme une tactique de résistance à une période qui voit le fondement de bases normatives et méthodologiques en architecture, dans la tradition de la technè grecque. Cette histoire d’amour destinée à révéler la présence du sens dans l’espace du désir déplace l’emphase canonique des règles techniques. Chaque fois la mathemata est associée à un souvenir amoureux, l’exactitude formelle des nombres mariée aux qualités sensuelles des matériaux. « En fait, Hypnerotomachia est le premier exposé narratif qui présente une vision poétique introduisant une limite temporelle à l’expérience de l’architecture, soulignant que l’architecture ne parle pas seulement de forme et d’espace mais aussi de temps, de la présence de l’homme sur Terre (6) ». L’accent mis sur le désir comme origine du sens convoque un espace intermédiaire, celui de l’imaginaire et du temps présent. Un temps, entre mémoire et espoir, où le désir devient bavard dans la tension d’un « ici et maintenant ». Dans ce temps intermédiaire, qui est aussi celui de l’expérience de la lecture et de ce qu’elle révèle au fil de son découvrement, le voyage onirique de Poliphile, son oeuvre virtuelle, n’est autre qu’un acte de séduction.

Jardin. Gravures de l’édition française attribuées, parfois à Jean Cousin,
parfois à Jean Goujon. © Imprimerie nationale Éditions. 1994

Jardin. Gravures de l’édition française attribuées, parfois à Jean Cousin,
parfois à Jean Goujon. © Imprimerie nationale Éditions. 1994

— Tu me disais quelque chose ?

— Non, non. En revanche toi tu as parlé dans ton sommeil.

— Ah oui ?

— C’était assez confus. Tu parlais d’une maison en Italie. Une maison vide, non… pas vide, une maison qui ne servait pas d’habitation. Il y avait une histoire de chauffeur et de filles ramassées dans la rue qu’on amenait ensuite à la maison. D’après ce que j’ai compris, le propriétaire du lieu était un riche architecte, mais aussi un érotomane, photographe, décorateur, tu disais qu’il dessinait des objets, des robes, des voitures de course, un fan de ski qui a fini écrivain, un excentrique. Tu l’as répété plusieurs fois — excentrique. Il faisait venir des filles pour les prendre en photo. Tu as dit aussi qu’il avait construit cette maison dans le seul but de s’en servir comme d’un théâtre idéal de prises de vue érotiques. Tu parlais de décors mobiles, de tentures coulissant le long de tringles curvilignes, de miroirs, de trompe-l’oeil, de dispositifs complexes d’éclairage et de sonorisations coquines, tout cela, toute cette typologie du loisir sexy, avait été soigneusement pensé en vue de réaliser une véritable « architecture de la persuasion ». Tu as évoqué aussi un chemin spécial, long et tortueux, que cet homme faisait emprunter aux filles avant d’entrer dans la maison. Tu ne te souviens de rien ? C’était un rêve ?

— Non. Enfin, si. Cette maison a vraiment existé : l’architecte, c’est Carlo Mollino. Elle a été détruite. J’ai vraiment raconté tout ça ?

— C’est venu quand j’ai commencé à te caresser. Je n’arrivais pas à dormir. Oui, tu t’es mis à parler de choses incompréhensibles et puis de ce lieu improbable. C’était bien d’« imaginer » cet endroit, je veux dire d’en fabriquer une image… au fur et à mesure… alors j’ai continué… pour que tu en dises plus. Je voulais entrer dans toutes les pièces, traverser les couleurs de chaque chambre, je voulais… je voulais deviner (ou pas) l’utilité des objets au sol, aux murs, abandonnés et… encore… l’image de l’absence de toutes ces filles, dans cette… dans cette… architecture persuasive. Ensuite… ensuite… tu as parlé d’un autre espace de Mollino, cette fois un appartement… que tu avais visité… à Turin et… stop, attends… je n’arrive plus à respirer… tu parlais de pyramide, de tombeau… Et c’est là… c’est là, que… lentement… mon corps entier est devenu humide… mais plus que ça encore… chaque centimètre carré de ma peau est devenu comme embarrassé et liquide… mes genoux, mes chevilles, mon crâne, mon ventre se sont transformés en flaques chaudes et inconvenantes… j’étais trempée.

Claude-Nicolas Ledoux, Vue perspective de la maison des directeurs de la Loue, Ville de Chaux (Arc-et-Senans). Extrait de L’Architecture. Éditions Ramée. Planche 6. Dans Anthony Vidler, Ledoux, Paris, Éditions Hazan, 2005. © Éditions Hazan, Paris, 2005 © Saline Royale d’Arc-et-Senans, 2005

Je me suis éloignée de toi, je n’osais plus bouger. Je ne pouvais plus te toucher. Tu n’as plus parlé. Quand je suis angoissée, je rêve souvent d’eau qui monte, dans des maisons, dans des ruines, tout doucement… jusqu’à ce que l’instant critique soit là… trop près… trop tard… on ne s’est pas rendu compte. Parfois, je me demande si je ne deviens pas moi-même cette eau qui monte, cette volupté, cette inquiétude… je déborde… tout doucement.

Carlo Mollino, photographie prise au Leica et retouchée. Extrait de Carlo Mollino: Photographs 1956-1962, Torino, Museo Casa Mollino, 2006. © Carlo Mollino.

— C’est à cause de ça le titre ?

— Non, enfin pas vraiment… c’est autre chose. Il y a quelques mois, je rigolais avec un ami de l’éventuel remplacement d’un amant indécis et austère par un godemiché moins capricieux. J’étais exaspérée et je commençais à perdre patience. Mon ami, serviable et toujours prêt à dire des conneries, m’avait alors proposé pour me réconforter un moulage de son propre sexe. Il avait ajouté : « On l’appellera doucement, doucement. »

Dans le groupe de recherche pour lequel je travaille en ce moment, il y a un jeune chercheur que j’aime bien. Déjà, parce que lorsqu’ il s’est présenté il a expliqué avoir fait un « master ambiance », j’ai trouvé ça cool ! Et puis on s’est tout de suite bien entendu. Quand je lui ai parlé de ce projet de texte, il m’a trouvé un tas d’anecdotes et de documents remarquables. Notamment, deux études sociologiques qui traitent de l’appropriation érotique de la ville et de l’espace public par certaines communautés et selon de nouvelles typologies. Je tente de te les raconter ne sachant pas si tu m’écoutes, il fait sombre et tu me tournes le dos.

La première est un article de Bart Lootsma, paru dans le magazine HUNCH qui commente la recherche « Erotic Maneuvers: Territories of desire (6) » de Jan Kapensberger. Kapensberger vient du Berlage Institute, un laboratoire de recherche néerlandais en architecture et en urbanisme. Au-delà du concept du « flâneur » développé par Baudelaire, Benjamin ou Walser, à la fin du xixe siècle, Kapensberger voit aujourd’hui dans la flânerie urbaine, une série d’actions et de stratégies se dégageant du jeu du désir, de l’attraction, de la distance et des négociations, dans lesquelles le regard (the gaze) et le voyeurisme ont des rôles clés. De ce point de vue, il s’intéresse à la communauté gay comme active dans la modification du paysage urbain contemporain. Ainsi, il compare le processus selon lequel les personnes se trouvent, négocient et finalement établissent un contact intime avec le processus d’« agrégation » où un matériau, sujet à un changement de température, passe à un état gazeux, liquide ou solide. Chacun de ces états correspond, dans sa méthode appliquée à l’architecture, à un Erotic State Of Aggregation Domain (ESOAD©). La genèse des ESOAD© définît alors les éléments nécessaires à la création de zones de flânerie, de chasse et d’intimité. Le premier de ces ESOAD©, le « Domaine de la Flânerie » (Domain of Flanery) est le territoire des mouvements évasifs et des regards (gaze) où le comportement des individus s’apparente aux molécules d’un gaz (gas). L’état liquide est atteint sur le « Terrain de Chasse » (Hunting Ground) où tensions et forces entre individus s’intensifient. Et finalement dans la « Zone d’Intimité » (Intimacy Zone), un état de solidité éphémère peut aboutir. En réponse aux problématiques d’une société multiculturelle, de ses besoins spécifiques et de ses désirs, Kapensberger propose, sur le modèle de cette méthode, l’hypothétique reconversion des célèbres bains de Peter Zumthor à Vals en Suisse (1996) en un véritable paradis gay !

Tu ne réagis pas, je continue.

La seconde étude, Geography of Girl Watching d’Aurora Wallace (8), traite de ce loisir pratiqué par des groupes d’hommes en villes, en l’occurrence dans la ville de Montréal, qui consiste à mater les filles et d’en faire un art dont les fondements en seraient le regard, la notion de spectacle, l’expertise et l’authenticité. Ces groupes d’hommes forment une communauté dévouée à l’observation de la gente féminine, activité qui comprend des codes et des sites dédiés. Dans les années 1970, des groupes féministes se serviront de cette implantation géographique et urbaine du désir masculin pour faire passer leurs revendications en manifestant sur les lieux mêmes de ces regroupements péniens. Leur public-cible déjà en place, elles n’avaient plus qu’à profiter de cette logistique de zieutage pour enfin se faire voir, lire et entendre tel qu’elles le souhaitaient.

Après ces dérives urbaines gays et féministes, je n’espère plus aucune réaction et j’enchaîne à l’aise sur les moines franciscains.

— Ah, sinon il m’a aussi raconté cette histoire du couvent de la Tourette. C’est une anecdote qu’un ami lui avait rapportée. Dans ce couvent construit par Le Corbusier dans les années 1950, je crois même que c’est sa dernière construction, enfin bref… Le moine en charge de l’accueil du public est réputé pour la nature très personnelle de ses commentaires sur les lieux et l’architecture. Lorsqu’il conduit les visiteurs dans l’une des chambres, ces cellules où les moines dorment et passent de longues heures à méditer, il leur parle du béton, du vide… et il leur parle des nuages. De ceux qui passent… lentement… d’un bord à l’autre du chambranle nu et anguleux de l’unique fenêtre… traversant… tout en douceur… le cadre serré de cet « ici et maintenant » du ciel immense. Le moine-guide leur explique… qu’à certains moments… voir passer ces nuages… là… comme ça… c’est incroyablement érotique.

Je ne sais plus trop quoi te raconter

Pour arriver à mes fins.

Je ne vais pas te faire un poème…

Quand même !

Ça craint.

En manque d’inspiration,

Sans y penser,

Je glisse en remontant le long de tes fesses,

Entre tes deux fesses,

Du bout d’un seul de mes deux seins.

Je pense déjà à autre chose.

Je suis déjà loin.

Est-ce que cela ressemble au défilé d’un nuage

À la fenêtre de la cellule

D’un moine franciscain ?

Possible…

Car,

C’est alors que

– Surprise –

Tu te retournes et m’honores, avec gravité,

De cette interpellation parfaite,

Aussi tendue que pleine de promesses :

— Est-ce que tu veux que je te pénètre ?

Image extraite de Cafe Flesh, film de science-fiction pornographique américain réalisé par Rinse Dream en 1982. Il s’agit de l’une des représentations donnée par le cabaret érotique : « Do You Want Me To Type A Memo? » La musique est de Mitchell Froom. http://www.youtube.com/watch?v=FwaYNgciHj8. VCA pictures


Notes :

1. http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/8660064.stm

2. The Birthday of the World and Other Stories, 2002. L’Anniversaire du monde, Paris, Robert Laffont, coll. « Ailleurs et Demain », 2006.

3. Polia dont le nom est proche de polis, la cité en grec. Poliphile est celui qui aime Polia mais aussi celui qui aime la cité.

4. Hypnerotomachia Poliphili , Francesco Colonna. Reproduction de l’édition de 1499 aux éditions Gli Adelphi en 2006 pour la version italienne et Le Songe de Poliphile reproduit en 1996 aux éditions de l’Imprimerie Nationale pour la version française. La version anglaise Hypnerotomachia Poliphili, A Strife of Love in a Dream est parue en 2003 puis 2005 aux éditions Thames & Hudson.

5. Alberto Pérez-Gómez, Hypnerotomachia Poliphili. La dimension érotique de l’architecture, dans Chris Younès, Philippe Nys et Michel Mangematin (dir.), L’Architecture au corps, Bruxelles, Éditions Ousia, 1998.

6. ibid. Alberto Pérez-Gómez.

7. Bart Lootsma, Jan Kapsenberger research about gay software, HUNCH, n° 2.

8. Aurora Wallace, Geography of Girl Watching in Postwar Montréal, (New York University), Space and Culture, 2007.