Bisous des Pyrénées

Bisous des Pyrénées

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« Je possède ces lieux, ces terrains, ces maisons, tout est à moi ». Moi en rêve, Pif en vrai. Comment ne pas faire siennes toutes ces habitations dans lesquelles, avec une sincère et honnête conviction, on s’est imaginé, le temps d’un coup d’œil par dessus l’épaule, vivre une vie entière ? Comment expliquer au sympathique gros chien errant qui pue d’un village de moins de deux cents habitants qu’il n’a absolument pas le droit de s’installer dans la maison qu’on loue pour deux semaines ? L’errance est la meilleure occasion de voir grossir son parc immobilier. On parcourt avec ennui ou passion de nouveaux paysages et le regard, disponible, profite et enregistre de nouvelles acquisitions. Ce cumul foncier est infini et le seul entretien nécessaire est celui du souvenir.
Hier par exemple, j’ai jeté mon dévolu sur une vieille bicoque dont l’état, à la mesure de son désordre, ne pouvait déterminer si elle était à l’abandon ou si elle était en construction. Mais je ne l’ai habitée que le temps de la découvrir, lors d’une promenade. Nous louons en réalité, à une centaine de mètre de là, une maison sans charme mais fraîche et bien meublée dans un petit village au cœur des Pyrénées ariégeoises. Le lendemain de notre arrivée, nous avons décidé de découvrir à pied les environs. En sortant du village, après une longue marche au hasard des directions, nous avons coupé sur quelques centaines de mètres le long d’un chemin caillouteux entre les herbes hautes pour gagner une zone ombragée. Elle se tassait là, invisible depuis la route, toute petite, sur un seul niveau, embrassée par deux cours d’eau que chevauchaient deux petits ponts. Une certaine Boucle d’Or prit possession de mon corps qui prit lui possession des lieux tandis que je collais mon nez aux carreaux crasseux couverts de toiles d’araignées. Aucune trace d’ours, malgré un folklore régional tenace, la maison était quasiment vide. Il manquait même un mur dans la pièce principale, à la place duquel flottait, suspendu au dessus du vide par un seul pan, une grande bâche de plastique transparent. Le terrain très escarpé dégageait très largement la vue sur le flanc nord de cette petite bâtisse. L’entrée, qui faisait office de cuisine, semblait davantage être la pièce à vivre. Malgré sa ridicule superficie proportionnelle à la hauteur de son plafond, cette pièce comptait une cheminée, une petite table ronde en bois et trois chaises assorties, ensemble identique à ceux dont la coquetterie toute rustique meublent les maisons de poupée – je ne crois pas me souvenir de découpes sur le dossier des chaises, mais le cœur y était. Ça et là, de la vaisselle, une boîte d’allumettes et des bougies entamées témoignaient du passage d’un bricoleur indéterminé, indécis, décédé ou négligent, rien de particulier en somme si ce n’était la présence d’une bibliothèque chargée de livres et de poussière dans le fond de la pièce. Qui s’occupe d’installer des livres dans une maison à laquelle il manque encore des murs et une partie du toit ? Sans doute la même personne qui s’est assise un jour au centre de la pièce principale de cette curieuse maison, dans un fauteuil toujours en place, face au vide vertigineux d’un mur inexistant. On ne possède jamais aussi confortablement que dans l’incertitude de ce que l’on a. Le surlendemain je devenais, selon la même procédure, l’heureuse propriétaire d’une petite maison de ville dotée d’un extravagant palmier et plus tard dans la soirée, sur le chemin du retour, j’habitais pour la vie, un ancien corps de ferme retapé dont toute la façade sud avait été remplacée par des baies vitrées au travers desquelles on devinait un agencement moderne et coloré adouci par le reflet de la vaste et rassurante monotonie des pâturages alentour. Quelques mètres seulement nous séparaient de notre stricte location. Pif se tenait au milieu de la route. Le premier jour, lorsque les propriétaires nous avaient remis les clés de la maison, ce gros bâtard de Pif était lui aussi de la visite, si bien que lorsqu’il n’était pas monté en voiture avec eux, nous nous en étions étonné. Il nous fut expliqué brièvement que Pif rôdait dans le coin mais ne rentrerait pas dans la maison, que nous n’avions pas à nous en faire, etc. Les jours suivants, nous revîmes Pif, il se tenait chaque fois aux côtés de voisins différents et comme le premier jour il s’y tenait avec l’apparente absence d’effronterie d’être à eux. Ce grand chien sans race avec une odeur bien à lui n’appartenait à personne dans le village, mais possédait à l’évidence chacun d’entre eux bien qu’aucun ne semblât le soupçonner. Pif possédait toutes ces personnes comme moi les maisons, mais d’un point de vue pratique Pif, lui, possédait aussi les maisons de ces personnes, alors que je ne possédais personne. Nous nous en rendîmes compte assez rapidement à la première intrusion de Pif. Ce jour-là, nous avions laissé toutes les portes ouvertes. Je m’étais assoupie dans le salon en compagnie d’une rare fraîcheur, enveloppée d’un accablement délicieux propre au temps des vacances, quand je vis débouler au galop une sorte de cheval nain, fou et moche, suivi de près par Pierre qui lui courait après en hurlant, notre fils de deux mois hilare dans les bras. Le vaillant cortège traversa le salon d’un trait jusqu’à la terrasse donnant sur le jardin où la porte-fenêtre se referma d’un grand clac sur le cul de Pif. Il n’y eut pas de mal, hormis un léger fumet, la seule trace dommageable de ce passage éclair en plein après-midi. La deuxième fois, c’était différent. La nuit était tombée, la porte d’entrée, la grille de l’entrée et celle du jardin étaient fermées. Seule la porte-fenêtre donnant sur la terrasse qui donnait sur le jardin était ouverte. J’étais, si je me souviens bien sur cette même terrasse quand j’ entendis une série de bruits inhabituels venant de l’entrée, côté rue, qui n’ébranlèrent pas ma détermination à finir mon verre de rosé et à ne me lever qu’en cas d’extrême urgence. En outre, je savais Pierre à l’étage avec notre fils. J’entamais sans crainte un morceaux de cake aux fruits que j’avais fait dans l’après-midi, pas si mauvais malgré la présence d’infâmes petits dés colorés de supermarché qui faisaient office de fruits confits, quand soudain, tel un poisson-volant obèse, le gros Pif-qui-pue se trouva là en face de moi, à un mètre cinquante du sol, franchissant sans honte la grille du jardin donnant sur la terrasse, c’est-à-dire la deuxième grille, ce qui voulait dire qu’il avait tenté de forcer la première grille, celle de l’entrée, sans succès mais non sans bruits et qu’il avait fini par sauter par dessus. Cette fois, comme la précédente, Pierre arriva de l’intérieur en hurlant avec notre fils hilare dans les bras. Pierre reproduisit exactement le même trajet qu’à la première intrusion de Pif, comme un somnambule pressé qu’il serait dangereux d’interrompre. Il vint donc tout de go fermer la porte-fenêtre du salon donnant sur la terrasse où je me retrouvais seule avec le gros Pif-qui-pue dont j’avais réussi à cadenasser l’encolure de mes deux bras au péril de ma propreté. Mais c’était sans compter qu’il fallait ouvrir la grille du jardin pour le faire sortir et que pour cela il fallait l’y traîner de tout sa masse qui semblait augmenter de seconde en seconde. Deux puces s’étaient déjà installées sur mon bras et Pierre me parlait de derrière la porte-fenêtre. Je n’entendais évidemment rien, il ouvrit la porte-fenêtre et Pif ce gros malin, forçat l’entrave de mes deux bras maigrichons, s’engouffra de toute sa puanteur dans le salon pour finir allongé sous la table et ne plus jamais bouger. Nous étions abasourdis par l’enchaînement d’exploits entrepris et l’impolitesse de ce gros bâtard de Pif dans le seul but de venir se fourrer sous la table de notre salon qui n’était pas le nôtre, puis nous trouvâmes cela plutôt triste mais il fallait agir et rapidement. Je me suis rappelée que le premier jour les propriétaires étaient sortis suivis de Pif et que celui-ci était en train de manger quelque chose sur le trottoir quand nous agitions nos mains en direction de leur voiture alors qu’ils s’éloignaient dans la seule et unique rue du village. Forte du souvenir de ce détail, je suis revenue de la cuisine avec un de ces petits gâteaux secs qu’on mange à l’heure du thé. Ce fut un premier échec. Une grosse croûte de fromage fut alors proposée au gréviste sur un ton mielleux pour être finalement abandonnée devant sa truffe le temps de réviser notre stratégie. Pierre décida d’appeler le propriétaire qui ne répondit pas. Il laissa un message sur le répondeur de l’intéressé qui tentait de dédramatiser la situation tout en soulignant habilement le caractère urgent de la situation d’un point de vue hygiénique. Le propriétaire rappela aussitôt. Suite à cet appel et sur les nombreux conseils de son interlocuteur, Pierre claqua des mains, balança du gros son dans ses oreilles via son smartphone, aspergea l’animal de bombe insecticide, le regretta, poussa l’animal avec un pied, puis deux, avec un balai, alla chercher l’aspirateur, passa l’ aspirateur à côté de l’animal, puis sur l’animal, puis juste avec le tube, longuement, dans le sens des poils, Pif semblait apprécié. Une heure plus tard, on avait couché notre fils, on s’était réinstallé dans le canapé devant la télé et on avait oublié Pif. Enfin, sans le voir, on le sentait toujours. Et puis je repensais à mon cake, j’allais nous en couper deux tranches et machinalement, m’agenouillant auprès du gros Pif et plaignant à voix haute la tristesse de sa situation, j’en coupais un bout que je laissais là devant sa grande gueule têtue. J’avais à peine rejoint le canapé que ce gros bâtard de Pif avait relevé la tête, englouti le morceau de cake et fait suivre la vieille croûte de fromage qui commençait à sécher à côté. Pierre ragaillardi par cette feinte opérante, se saisit de sa tranche de cake et sous un concert de mes « oh le pauvre… » et autres « il était bien là… », commença à en distribuer des morceaux, suivi d’un Pif qui savait du fond de son ventre qu’il signait là son ordre d’expulsion. Le grand toutou sale fît encore un bref arrêt à la porte du salon, semblant réfléchir, puis disparu derrière une ultime bouchée de cake au niveau de la porte d’entrée. Nous partons demain. Ce matin, en passant l’aspirateur dans la voiture, Pierre s’est étonné de l’odeur de chien qui y régnait.
Je crois en l’hypothèse du projet d’enrichissement personnel d’un chien, je crois que Pif dispose en maître, qu’il nous a possédé comme il a possédé tous les habitants de ce village et qu’il possède désormais notre voiture, mais je crois aussi que celle qui en tire profit et jouissance aujourd’hui, c’est moi et vous peut-être aussi.

P.S. Dans le tiroir du petit bureau sur lequel je ne savais pas quoi écrire, je n’ai trouvé aucune brochure touristique, aucun effet impersonnel caractéristique de ce genre de location, aucune chose d’aucune sorte ayant la moindre utilité. Dans ce tiroir il n’y avait rien d’utile mais je ne peux pas dire rien de valeur. Sur la droite, pour qui sait se montrer ouvert à ce genre de capital, reposait en paix sur le très vieux Rhodoïd transparent tapissant le fond de ce tiroir depuis certainement plus d’une dizaine d’années, une toute petite mouche moisie. Sur son dos s’était formé un impromptu, doux et rare comme un minuscule manteau de fourrure, blanc et léger comme une gentille comédie de mœurs improvisée sur le vif du sujet.