« Gros yeux de bois, pourquoi me regardes-tu? » (Emmanuelle Lainé)

« Occhiacci di legno, perqué mi guardate ? »

Pinocchio, Collodi

IMGP0389

Emmanuelle Lainé, Stellatopia Décembre 2011
Un partenariat Parc Saint Léger – Hors les Murs / Centre Hospitalier Pierre Lôo, établissement public de santé mentale, Clinique du Pré-Poitiers, Nevers. L’édition présente une mise en scène des images prises par les patients des Centres d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel de Nevers et du pôle Sud lors de la résidence d’Emmanuelle Lainé à l’antenne du Pré-Poitiers à Nevers. Durant plusieurs semaines, Emmanuelle Lainé a fait d’une des salles du bâtiment du Pré-Poitiers, centre d’accueil d’urgence du Centre Hospitalier Pierre Lôo de la Nièvre, son atelier, lieu à la fois de travail, de projection mentale et support d’exposition. Elle y a produit une sculpture-installation destinée à être détruite, l’oeuvre pour Emmanuelle Lainé n’étant pas cet assemblage éphémère mais bien les photographies qui en résultent. D’un côté celles qu’André Morin, photographe professionnel d’exposition, est venu prendre à l’hôpital, de l’autre, comme des faux-jumeaux des précédentes, les images réalisées par les patients et infirmiers des CATTP de Nevers et du pôle Sud. Les patients et les infirmiers ont accompagné l’artiste tout au long de la réalisation de son oeuvre et ont été invités à la photographier une fois celle-ci terminée. De cet ensemble d’images a été tirée la série présentée ici, qu’accompagnent deux textes réflexifs sur le projet Stellatopia.

Que s’est-il passé pour qu’on en arrive là, chérie ?

Debout, de dos, les mains dans les poches d’un costume trop petit, les jambes légèrement écartées, je regarderais par la fenêtre, c’est-à-diredans la mauvaise direction. J’aurais de la buée plein les lunettes, due à l’émotion de ne rien comprendre et, à force de ne jamais vouloir regarder les choses en face, je verrais tout de travers. Chérie me reprocherait de le faire exprès, de faire semblant, comme toujours. Et elle n’aurait pas tort.

Le coup du sire Gauvain et du chevalier Couard je lui ai déjà fait. Elle chevauche, sombre et mélancolique, à travers la forêt, quand elle voit venir sur le chemin un chevalier fort curieusement accoutré : je monte mon cheval devant derrière, les rênes attachées sur la poitrine, et je porte mon bouclier sens dessusdessous, ma lance ainsi que mon haubert et mes chausses sont attachés à mon cou. Cette apparition la plonge dans la stupéfaction. Je l’entends venir mais ne pouvant la voir, je lui crie à voix haute :

Noble dame qui venez, au nom de Dieu, ne me faites aucun mal, car je suis le Chevalier Couard 1.

La première fois, elle avait souri, plus maintenant. Non franchement, je ne suis pas très à l’aise. Je vais rester là pour l’instant. Je sais que je dois faire face, chercher à comprendre, pourtant j’évite de me retourner, de promettre, j’ai besoin de rester seul. Mais je ne vais pas m’en tirer comme ça. Tout en réfléchissant au moyen de me sortir de cette impasse, le dos tourné, je caresse distraitement un régime de bananes, posé sur le radiateur de la salle d’activité artistique, entre la fenêtre et moi.Mon regard s’attarde sur une paire de mains en plâtre, juste à côté. Elles tiennent une lampe de poche. Je vérifie du coin de l’oeil, ça se tient. On dirait moi– ou l’artiste d’ailleurs, une synecdoque, la partie pour le tout, un simulacre en plâtre, portrait d’une partie de soi pour un total exercice de compréhension, torche en main, investi et concentré, mais fragile aussi.

Compréhension et création vont ensemble.

C’est ce que dit Nelson Goodman dans Manières de faire des mondes. Mais avant cela il dit autre chose, je l’ai noté quelque part sur mon avant-bras :

Si en outre les mondes sont autant faits que trouvés, alors connaître c’est autant refaire que rendre compte. (…) Percevoir un mouvement, (…) c’estsouvent le produire. Découvrir des lois implique de les rédiger. Reconnaître des motifs consiste surtoutà les inventer et les appliquer 2.

L’intervention de Mr Goodman fait écho à ma présence et mission dans cette pièce (l’espace), mais aussi à ce qu’il y a là derrière moi (l’œuvre), à ce qui a été fait et compris derrière mon dos, ce que j’ai pu en apercevoir très furtivement, avant de me retrouver là, pétrifié devant cette fenêtre et ce que je vais devoir produire à mon tour. Comprendre, entourer tout ensemble, saisir par l’intelligence, embrasser par la pensée et créer, tirer du néant, donner vie, produire ce qui n’existait pas. Cela convient aussi bien à laproduction d’Emmanuelle, qu’à ce que je suis en train de faire, pour en rendre compte. Pour reconnaître les motifs qu’elle met en jeu, je dois d’abord les inventer et les appliquer, pour en découvrirles lois, il faut avant tout que je les rédige, c’est ce que j’essaye de faire. Sur le radiateur, à droite de moi-synecdoque-en-plâtre, il y a aussi une grappede millet, de celles qu’on suspend dans les cagesà oiseau. C’est joli. Il suffit aux volatiles d’enfourcher la grappe délicate pour en avaler les grains.À notre échelle, il est assez plaisant de s’imaginer se restaurer à cheval sur son repas, quoiqu’il en soit, c’est ainsi que procédait l’irritant petit couple de mandarins qu’on avait à la maison quand j’étais plus jeune. On les laissait sortir de temps en temps et on les rattrapait. Un jour, l’un d’eux se joua de nos manoeuvres de rapatriement ; il finit assommé par un coup de torchon qui n’aurait dû servir qu’à l’orienter. Ce jour là, partant d’une bonne intention, j’ai fait l’expérience de donner la mort plutôt que la vie et j’ai compris aussi que vouloir bien faire et l’incinération en papier d’aluminium sur gazinière ne vont pas forcément de soi. C’est même assez crado. Pourtant on peut dire que ce jour là, la logique du comprendre et du créer était en marche – bien qu’à l’époque, ma disposition n’était pas encore celle de faire un monde, au mieux, expérimenter celui qui se présentait.

Maintenant, imaginons que je m’endorme.Considérations et perspectives m’agitent mais leur roulement finit par me bercer. Mes bras trop courts et, au bout, mes ongles rongés pendent le long de mon torse. Je m’endors là debout devant cette fenêtre. Je suis ce jeune garçon asiatique aperçu dans le métro, qui s’est assoupi aussi précipitamment qu’il était entré dans le wagon ; un garçon d’environ seize ans qui en paraissait dix. Je suis trisomique et je m’endors. Ma tête penche dangereusement en avant, mes lunettes glissent le long de mon nez, par à-coups, et, invariablement, viennent se poser juste sur ma lèvre inférieure en travers de ma bouche, mes oreilles pliées en deux ne les retiennent presque plus, jusqu’au moment où, chaque fois,je sursaute, les replace, et m’échappe à nouveau. Je suis ce garçon et je rêve.

Je suis recherché par les flics, mais s’ils viennent m’emmerder, je leur souffle dans le cul avec une paille, c’est ce que je raconte à Marie-Maud, ça la fait rire, sauf aujourd’hui, j’ai renversé toute l’huile de noixde coco de Marie-Maud, la marque c’est Croustifritte,il y en avait partout, c’est devenu bleu et on a justeeu le temps de monter dans les deux grandes gondoles en verre du salon, on a viré les fruits, j’ai mangé une pomme et j’ai largué les grains de raisin, on était plus léger, on est monté encore plus haut en l’air, jusqu’au plafond, « monté anlèy épi pédalé », comme elle dit toujours, de là on a vu du riz gluant dans la corbeilledu chien et la corbeille s’est déformée jusqu’à se casser en deux, entre deux plaques toniques dans l’océan et dedans il y avait des grandes galettesrondes toutes dures avec, bien au milieu, un trou de balle d’où s’évadait un ver jaune avec des grains sur lui comme si c’était son repas. Marie-Maud, elle fait toujours trop à manger, ça me fait dormir. Ma station !Bon sang. Quelle heure est-il ?

Je consulte mon avant-bras. Plus haut — équipement de la pensée improvisé à la va-vite réunissant quelques éléments de confort — j’ai noté cette autre phrase :

On ne fait rien d’autre que laisser l’esprit quitter le corps et partir 3.

C’est la réponse toute simple que fait Moduco à l’inquisiteur qui l’interroge, à qui tout cela paraît incroyable et qui insiste pour connaître la vérité sur l’accès à cette « profession ». Moduco est un Benandanti. La phrase est tirée des minutes du procès de deux de ces hommes, rapportées par Carlo Ginzburg, dans son livre Les bataillesnocturnes. Si je me souvenais exactement de ce qui est écrit sur la quatrième de couverture je dirais que « cet ouvrage fait revivre l’étrange secte agraire des ‹ Benandanti ›, confrérie desorciers frioulans, contemporains de nos guerres de religion. Combattants du bien, ils luttent, armés de tiges de fenouil, contre les mauvais sorciers, qui brandissent des tiges de sorgho pour se défendre. Ces combats qui se déroulent en rêve, ont une issue déterminante pour les récoltes : si les bons magiciens ont le dessus, celles-ci seront prospères au cours de l’année qui vient. En revanche, si les méchants sorciers l’emportent, la famine menacera. ». Les virées nocturnes des Benandanti déconcertent les inquisiteurs, qui ne les brûleront pas. Ginzburg souligne le décalage entre ce qu’attendent les juges en imposant aux accusés la validation de leur participation au classique sabbat, et celle, toute personnelle, fournie en retour par ces paysans.Le rêve, comme la sortie de l’âme hors du corps sous la forme d’un petit animal, une petite souris le plus souvent, est une forme d’évasion qui traduit le caractère incommunicable de longues léthargies, qu’elles soient expliquées historiquement par l’usage de drogues ou par des formes d’hystérie.

Si vous dormiez, comment avez-vous pu lui répondre et comment avez-vous pu entendre sa voix ?

— C’est mon esprit qui lui a répondu.

— Lorsque vous êtes sorti, êtes-vous parti avec le corps ?

— Non Père, avec l’esprit.

— Où est allé votre esprit quand l’ange vous a appelé ?

— Il est sorti parce qu’à l’intérieur du corps, il ne peut pas parler.

Pour Ginzburg, l’intérêt de se pencher à nouveau sur ces témoignages précis, au-delà d’une justification pharmacologique ou psychiatrique, intervient dans le fait de pénétrer le fonctionnement d’une couche enfouie de croyances spécifiquement populaires,de lire et déchiffrer la parole même et de comprendrele processus de cette incommunicabilité ainsi que les formes qu’elle peut bien prendre, de l’espace inventé au véhicule qui y donne accès ou quipermet de s’en échapper. Quant à moi, indiscrète petite souris échappée d’un corps léthargique et inquiet reposant ailleurs que dans cette salle, j’observe l’improvisation de ma fuite désorganisée.

Je prends une grande respiration, je pose mes mains sur le radiateur, je me penche en avant,la tête entre les bras et la jambe droite en arrière, je me redresse. Génuflexion, grande inspiration, expiration. Je déplace un instant ce bandeau enéponge qui me démange, me gratte le front, le replace, rentre mon maillot de corps dans mon pantalon de survêtement, puis me fais craquer les articulations des doigts, les dix. J’ai maintenant les mains sur les hanches, je suis prêt :je ne sais plus où j’en étais. Pas grave, je respire,je transpire. Un coup de bassin viril, poings serrés, coudes aux hanches, deux claques, faut que je me mouche. Je fouille dans mes poches.Dans la droite, non, j’avais pourtant un vieux mouchoir dans cette poche, l’autre, non plus, ça ne peut être que là, je ne comprends pas, je l’ai utilisé tout à l’heure, je me souviens très bien,je l’ai plié, remis dans ma poche et je n’y ai plus touché, donc il est là quelque part, à moins que quelqu’un… ? Mais non, qu’est-ce que je raconte, on dirait ma vieille tante avec son histoire de boucles d’oreilles, une histoire à dormir debout. Cela dit, selon le protocole très rigoureux de ses croyances personnelles, elle a fini par en trouver l’issue la plus rationnelle qui soit. Je la fais courte : elle rentrait en taxi de chez son prothésiste dentaire, qui est aussi son gendre. Le col de son manteau de fourrure, trop haut et trop fourni, la gênait et elle s’est mise à craindre de perdre sa paire de boucles d’oreilles préférée, deux superbesperles montées sur des clips en or. Prudente, elle les retire et les glisse dans la poche droite de son manteau, elle s’en souvient très bien. Le lendemain, elle repense à ses perles restées dans la poche de son manteau et se rend dans sa penderie pour les y retrouver. Elle fouille la pochedroite, rien, la gauche, toujours rien, elle fouille les poches du manteau d’à côté, puis celles du suivant, elle fouille toute l’entrée et bientôt toute la maison, en implorant Saint Antoine de Padoue de lui rendre ce qui n’est pas à lui. Impossible de mettre la main dessus. Sa femme de ménage, Nabia, qui est à son service depuis plus dequarante ans s’inquiète. Elle lui dit de se calmer,de penser à autre chose et qu’elle va se charger elle-même de chercher les boucles. Elle revient un peu plus tard, avec les perles. Elles étaient dans la poche du manteau. Il y a un passageque j’aime bien dans Les batailles nocturnes qui explique de quelle façon la région du Frioul a été particulièrement touchée par les cas de possession diabolique. L’isolement de certains villages de cette contrée italienne était tel – distance, pénibilité de la route, rives abruptes, ruisseaux qui à la moindre pluie abondante devenaient infranchissables, chemins de haute montagne impraticables pour les enfants et les vieillards et pour tout le monde pendant six mois de l’année en hiver – que bien souvent les villageois n’avaient pas accès aux églises et, de fait, à l’enseignement chrétien qui y était dispensé. C’est pourquoi, à défaut de l’explication de l’univers brevetée par la religion catholique, on se contentait de rites agraires ancestraux transmis de génération en génération ; en soi d’innocentes créations familiales à usages contextuels et protecteurs se substituant à une forme de compréhension globale, mais, aux yeux de l’Église, l’oeuvre de Satan. Ces pratiques superstitieuses étaient certes personnelles et locales, relevant d’un imaginaire de transition et de régénération, mais ne surpassaient pas pour autant en étrangeté les processions abracadabrantes des curés et autres culs bénis abreuvant le sol d’incantations obscures dans des langues incompréhensibles. Un paysan de Villa à Carnia, Nicolò Pellizzaro, fût à ce titre condamné en 1595 par l’Inquisition pour avoir soutenu que :

Les bénédictions que font les prêtres sur les champset l’eau bénite qu’ils y répandent le jour de l’Épiphanie n’aident en rien les vignes et les arbres à produire leurs fruits, mais seulement le fumier et l’industrie de l’homme 4.

Je ne sais pas d’où vient l’expression mauvaise foi, mais ma tante, équipée de la meilleure,la sienne, et de son sincère désir de comprendre,créa l’explication la plus rigoureuse et la plus logique qui soit, alors que, délaissant unequatrième tranche de brioche recouverte de gelée de groseille, je demeurais bouche grande ouverte, médusé par l’insolvable mystère de sa poche jaune, d’où rien ni personne n’était entré ni sorti :

Moi je vais te dire ce qui s’est réellement passé : c’est elle qui a dû trouver mes perles dans ma poche avant que je les cherche, et qui les a mises de côté pour faire semblant de me les rendre quand je les chercheraipartout, dans le but de se faire bien voir de moi. Puisque je te dis qu’elle est sournoise.

Elle vous le dirait elle-même, ma Tante est définitivement du côté de l’Église, pourtant c’est à une phrase de Ginzburg concernant le mode de discours mis en oeuvre par nombre de sorcières pendant l’Inquisition pour tenter de rationaliser l’inexplicable que je pense à l’instant. Il parle,si je me souviens bien de la tentative de …

… maîtriser par la parole, l’expérience angoissantede l’égarement très profond de leurs léthargies 5.

Non, sérieusement l’énigme du Mystère de la chambre jaune, celle de Gaston Leroux, est un vrai cauchemar. Personne n’est entré ni sorti de la pièce au moment où la victime a été agressée, d’après les témoins auditifs, car la victime était tout simplement en train de rêver et que le véritable crime a eu lieu en réalité un peu plus tôt. Tout l’appareil fictif de ce roman tourne néanmoins autour de l’impossible évasion de l’assassin, c’est-à-dire sur le postulat erroné de la présence de l’assassin au moment des faits, alors qu’en réalité il n’y était qu’en rêve. Je ne suis pas en trainde dire qu’Emmanuelle est l’auteur d’atrocités qu’elle dissimulerait en jouant d’illusionnismeet de vice de raisonnement, je ne me lancerai surtout pas dans une reconstitution de ce qui s’est réellement passé dans cette pièce et je ne chercherai pas non plus à démontrer pourquoi diable elle a foutu un souk pareil et si on rêve ou quoi ! Ce que j’essaie de comprendre et de reproduire ici sont les conditions d’évasion qu’elle a mises en oeuvre, évasion de son esprit hors de son corps, puis évasion de tout corps hors de l’oeuvre, puisque cette sculpture spatiale, ou sculpture de l’espace (les deux sonnent bien), n’est donnée à voir que selon de rares points de vue faisant office de témoignages sous la forme de photographies – anticipant d’ailleurs en cela le devenir de toute oeuvre rendue invisible par la distance géographique, le caprice d’un collectionneur ou, à très long terme celui del’Histoire. À ce titre, s’évader du conditionnement de présentation d’une oeuvre de cette dimension et présentant autant d’éléments périssables, intransportables ou irreproductibles est déjà une gageure. En revanche, distribuer d’inquiétants membres coupés au milieu de déchets gélatineux et de vieilles godasses est déjà plus susceptible de ne pas satisfaire l’empathie de tout un chacun.Les ressorts pshychocriminologiques de l’évasion sont complexes. Quel regard lui porte la société civile, dans un cadre juridique ? Martine Herzog-Evans, professeur de droit à l’université de Reims, l’explique ainsi :

Dans de nombreux cas, nous sommes ballottés aussi bien vers des sentiments de rejet que vers des sentiments d’empathie et sans doute aussi de sympathie. L’on peut ainsi admirer les évadés creusant un tunnel durant plusieurs mois mais finalement aspirer à leur capture suite à des vols de voiture sanglants qu’ils ont réalisés pour assurer leur fuite. Tout ceci se traduit par des aspirations apparemment paradoxales. Nous souhaitons à la fois que tout soit fait pour prévenir les évasions et pour la reprise des fuyards, mais nousaimerions bien que l’appareil répressif ne s’acharnepas à les retrouver s’ils sont peu ou pas dangereuxou s’ils sont opprimés ou astucieux 6.

Je pense à l’évasion d’Emmanuelle – opprimée, peut-être … astucieuse, certainement –hors de cette salle d’activité artistique, la « bien-nommée » comme elle me l’avait décrite.

C’est une salle de loisirs fermée sur elle-même, dans laquelle la majorité des choses a été produite fournissant un cadre spatio-temporel, un liant logiqueà cette accumulation d’idées qui partent dans tousles sens.

Il m’arrive aussi parfois de m’évader quelques heures à la lecture d’un ouvrage. Ce fût le casavec ce livre sur la Loterie que j’avais kidnappé machinalement parmi la sélection du mois « sports & loisirs ». Je revenais alors d’un département voisin les bras et la tête chargés de microhistoire :

La microhistoire (ou microstoria en italien) est un courant de recherche historiographique né en Italie au début des années 1970, initié entre autres par Carlo Ginzburg, l’auteur des Batailles nocturnes. La microhistoire délaisse l’étude des masses ou des classes pour s’intéresser aux individus. En suivant le fil d’un destin particulier, elle éclaire les caractéristiques du monde qui l’entoure. L’une des idées placée au centre de la microhistoire est que les obstacles rencontrés dans la recherche sous la forme de lacunes ou de distorsionsde la documentation doivent faire partie du récit.Dans l’un des livres de Ginzburg que j’ai sous le bras,en exergue, il y a une phrase tirée du Pinocchio de Collodi. C’est aussi en partie le titre original de l’ouvrage lui-même Occiachi di Legno, que l’édition française traduit, elle, par un plan-plan À distance 7. Au regret de voir un si beau titre sacrifié, je le reprendrais bien à mon compte, pour des raisons éloignées de celles justifiées par l’auteur, en l’occurence la question des icônes etdes idoles, mais pour l’occasion cependant, d’évoquer encore cet historien dont l’oeuvre traverse cette recherche et pour les questions que soulève la simple aberration de l’injonction. Comment peut-on y voir avec des gros yeux de bois ? Ici, nous regardons l’oeuvre à travers d’autres yeux. Ceux aux gros yeux de bois ? Les « autres » ? Qui est « l’autre » de qui ? Les gros yeux de bois sont-ils ceux de l’oeuvre, comme Pinocchio est l’oeuvre de Gepetto ? Est-ce l’oeuvre qui nous regarde ? Nous regarde-t-elle d’ailleurs, nous concerne-t-elle seulement ? Ces « autres » nous regardent-ils ? Ces « autres » nous concernent-ils ?

En attendant de le savoir – ou pas, je feuillette plutôt ce bouquin sur La Loterie nationale française 8. Au fil des pages, je m’attarde sur les photos et illustrations défraîchies : des appareils à brasser des boules, de sympathiques buralistes à la mine un peu verdâtre, d’heureux gagnants sans âge, et toutes époques confondues, un déploiement de festivités orchestré au goût et à la mesure de la philanthropie du pouvoir en place. En parcourant le livre, je m’aperçois que toutes ces images sont soulignées avec soin de bien curieuses légendes,comme si là se trouvait, dans ces commentaires, consciencieux et enthousiastes à l’excès, la clé du paradis perdu : « La roue de la fortune et la ronde de la mémoire n’ont pas fini de tourner en simultané », « À l’assaut du Mont-Blanc et à bord du Mermoz, la Française des Jeux entraîneses détaillants », « Les nuits fantastiques duLoto sont devenues la plus grande représentation itinérante de France : trois temps forts de ce somptueux spectacle », « La sophistication des moyens techniques au service de l’espoir de tenter sa chance ». Alors que je profite de cette lecture distrayante et hors-la-loi, ces petites phrases délirantes, les unes à la suite des autres, me font l’effet de m’arriver dans l’oreille sous la forme de microscopiques boulettes de papier, chacune habilement soufflée par un complice le temps d’une accolade furtive. L’un d’entre tous ces mini plans foufous d’escapades retient davantage mon attention :

« Ne laissez pas la chance s’échapper ». Détail d’une affiche pour la Loterie nationale. Piem met son humour au service de l’évasion.

Cette légende correspond à une illustration, le détail d’une affiche, comme précisé, datant,à l’allure de son graphisme, des années 60. Sur un fond uni et orangé, se détache l’encadrement d’une fenêtre dont les trois barreaux ont été, comment dire, « explosés » de façon tartignole,mais propre. Il n’y a pas de vue à la fenêtre, si ce n’est un fond légèrement plus clair que celui des murs de la supposée cellule. Sur le rebord de ce jour carcéral ébouriffé, une corde, réalisée à l’aide de sections de linge blanc nouées entre elles – on le suppose encore, manuellement – pendouille, sous le gros oeil sévère et cerné d’un représentant de l’ordre public qui se tient, lui,à la droite de ladite fenêtre. Je ne savais pas encore dans quel but mais j’avais gardé cette image avec moi. Mise à l’écart, elle a attendu que j’y revienne, que je la regarde à nouveau, que je lui tourne autour. J’aime cette image mais je n’y comprends rien. Le message n’est pas clair et mes raisons d’aimer cette image en regard de ce à quoi je suis en train de réfléchir le sont encore moins. Pour commencer, à qui s’adresse-t-elle ? Sommes-nous ce représentant de la loi chargé de surveiller la Chance ? Sommes-nous les geôliersde nos propres existences ? Oserions-nous nous estimer heureux d’avoir la Chance toute à nous parce que salariés de la fonction publique ? Mais encore, qu’aurait fait la chance de si malveillant aux yeux de la loi pour être enfermée ?

Ce « comment » est essentiel. L’essai comme forme de Theodor Adorno 9, était là tout près, j’ai décidé de prendre le temps de le relire et ce que j’y ai relu ressemblait de loin à ce que j’avais cru entrevoir de l’œuvre d’Emmanuelle. Pourtant, ce temps que je n’avais pas, j’avais bien l’impression de le perdre à l’atelier d’activité artistique de Theodor, à nouer et dénouer des kilomètres de filet, ce bon gros filet de la science par lequel s’échappent les trouvaillesles plus miraculeuses dont parle Adorno. Mais ces trouvailles à l’atelier de Theodor, on les récupère et on en fait des tapis, on les tisse toutes ensembles, bien serrées, jusqu’à ce que l’influence réciproque des concepts gagne en intensité à défaut d’une stricte délimitation, Walter Benjamin excellait à cet exercice nous rappelle notre mono allemand. Tout faisait en fait écho entre ces deux pièces, deux salles d’activité artistique, deux œuvres, l’une littéraire, l’autre plastique, envahies de matières physiques et intellectuelles qui non seulement participent à leur propre élaboration mais en sont également le témoignage dans un état, non pas définitif, mais photographique, destiné à produire une sélection d’images qui sera le seul souvenir de la pratique individuelle de cette recherche, à un moment précis. Ces images ne livrent pas de l’oeuvre la seule finalité de son résultat lyophilisé mais offrent à la contemplation la liberté de ses mouvements,de ses tâtonnements, sa discontinuité, son hérésie. Adorno dit encore que l’essai, en tant qu’ensemble construit de juxtapositions, est plus statique que la démarche discursive, et que c’est seulement là-dessus que repose son affinité avec l’image, sauf que ce statisme lui-même est celui de rapports de tension relativement apaisés, et que la souplesse de cette conduite, contraint à une plus grande intensité, parce que l’essai (comme ici l’oeuvre), à tout instant, se réfléchit, se pense lui-même. Une dernière antisèche a échappé à la mise en lumière de cette fouille au corps militaire, car depuis longtemps dissimulée dans un endroit des plus obscurs. Elle dit que l’essai (comme ici l’oeuvre) est « un défi en douceur à l’idéal de la clara et distincta perceptio et de lacertitude exempte de doute ».

Je peux tout t’expliquer mais rends-moi mon maillot.

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1. Extrait arrangé de Perlesvaus – Le haut conte du Graal, roman courtois du cycle arthurien, anonyme et datant de la première moitié du XIIIe siècle. Il se veut être une suite de l’inachevé Perceval ou le conte du Graal (~1191) de Chrétien de Troyes. À la fin de l’épisodele concernant, le chevalier Couard est contraint de se battre contrele chevalier brigand par un coup d’épée sur la tête que lui inflige Perceval. À la vue de son propre sang, hors de lui, il est pris soudain d’une rage incontrôlable et défend enfin Sire Gauvain. En guise derécompense Perceval l’affuble alors du nouveau nom de chevalier Hardi.

2. N. GOODMAN, Manières de faire des mondes, Gallimard, Folio essais, 1978, p. 43.

3. C. GINZBURG, Procès contre P. Gasparutto et B. Moduco, in Les Batailles nocturnes, Flammarion, Champs histoire, 1984, pp. 236, 239 et 241.

4. Ibid., p. 43, note 70, p. 65. : A.C.A.U., « Livre troisième des sentences contre les accusés du Saint Office », c. 133 v. Pour le procès de Pelizzaro, voir A.C.A.U., Saint Office, « De l’année 1593 jusqu’àl’année 1594 incl., de n. 226 jusqu’à 249 incl. », proc. N° 228. Un proverbe sicilien au contenu analogue à l’affirmation citée (« Le fumier fait plus de miracles que les saints ») fût transcrit par Nietzsche, dans un carnet de notes (voir Aurore et Fragments posthumes, 1879-1881,in Œuvres complètes, éd. Colli-Montarini, vol. V, t. I, Milan, 1964, p. 468). Ce blasphème, d’ailleurs est un lieu commun : voir un exemple anglais de 1655 cité dans The Oxford English Dictionnary, vol. I, p. 533, « atheistically ».

5. Ibid., p. 41.

6. M. HERZOG-EVANS, L’Évasion, L’Harmattan, coll. La justiceau quotidien, 2009.

7. L’édition française traduit ce titre en : À distance, neuf essais sur le point de vue en histoire, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2001.

8. Je me souviens que l’ouvrage La Loterie nationale française n’avait pas de côte, mais je n’ai pas pensé à en noter les références. La sélection du mois a été remplacée par la sélection du mois suivant et je n’ai jamais retrouvé mon livre sur la Loterie nationale, ni dans les rayons loisirs, ni sur internet, à croire qu’il n’avait jamais existé.

9. T. W. ADORNO, L’Essai comme forme, in Notes sur la littérature, Flammarion, Champs essais, 1984.