Énorme changement de dernière minute (Matthieu Clainchard et Nicolas Milhé)

GALERIE SAMY ABRAHAM, avril – mai 2013
(English version below, by Chloé Labaye)

Personne n’oserait penser « fiance » à l’horizon du camailleu marronnasse et sans issue du monolithe de Matthieu Clainchard réalisé en plaques de bardages anti-squat. Personne ne penserait non plus « fiance » en tournant autour de son diffuseur de bruit-vert, curieuse synthèse du bruit de la réalité. Ceux-là non plus, tout autour, plaqués aux murs, ne nous inspirent pas « fiance ». Six présidents de la Ve République française choisis par Nicolas Milhé nous répètent droit dans les yeux « fiance » « fiance » « fiance ». Ils semblent avoir été fossilisés en pleine période électorale sous des couches et des couches de vernis. Ce qui est bien le cas, une trentaine de couche même, selon un procédé de passage au tampon, autrement appelé french polish. Des peintures les accompagnent, annonçant la couleur, quelque peu compromise, du bilan de leur mandat respectif, plus ou moins rouge ou plus ou moins bleu. Quel sentiment éprouver devant ce monochrome là, par exemple, celui qui s’appelle « Jacques Chirac » et dont le bleu vire très légèrement au brun ? « Fiance » ? Je ne crois pas, non.

De quoi s’agit-il ? Que vient faire ici ce mot « fiance » ? D’où sort-il ? Il suffit parfois de lire un vers par dessus la jambe pour se figurer avoir découvert un titre formidable. Les artistes finissaient encore certaines de leurs pièces, j’avais tout le loisir de lire un peu de poésie. Je lisais donc L’Art poétique (1874) de Verlaine, sachant qu’il y était question de nuance, quand ce vers attira mon attention: « Oh! la nuance seule fiance ! » La nuance, seule fiance, je tenais là quelque chose, peut-être un titre. Mon malheur avait été de trop facilement me demander « tiens qu’est-ce qu’une fiance ? » sans lire le reste. Pour commencer, je l’avais lu trop vite, d’un coup sec comme une … Il faut voir qu’à ce moment là j’étais bien imprégnée de l’univers coloré de l’accrochage en préparation où le marron, omniprésent, était tantôt monumental tantôt infiltré parmi les rouges et les bleus. L’épiphanie fût brève, car en fait, j’aurais dû lire à la suite : « Oh! la nuance seule fi—ance / le rêve au rêve et la flûte au cor », le verbe fiancer, évidemment. Mon titre se transformait en une grotesque promesse de mariage, c’était une catastrophe. Pourquoi une telle méprise ? « Fiance » bien sûr ! Et le simple fait que ce mot existe, indépendant du verbe fiancer sans lui être étranger ! Il était là, rare, ancien et avait le sens précis que je lui cherchais, à savoir, un serment de fidélité, un hommage, une confiance absolue. Mais l’intérêt de ce vers tronqué, et son rapport direct avec l’exposition, c’était le paradoxe de l’association de cette idée de confiance absolue avec celle de nuance, en tant que forme d’altération, de corruption, d’une couleur ou d’un parti et de cette abstraction qu’en politique l’accommodement d’une parole donnée ne devrait pas nous formalise, mais cela devrait-il nous rassurer ? Par ailleurs, je trouvais encore à « fiance » l’attrait d’évoquer avec subtilité l’ambiance un peu merdeuse d’une fin de réunion administrative visant à choisir la gamme colorée d’un ensemble de mobilier urbain. En lisant ce vers comme je l’entendais, je courais après une preuve, un en-tête c’est certain, mais surtout je souhaitais questionner le postulat tout neuf qui s’y manifestait malgré lui : la nuance est-elle digne de confiance ? Pour éviter toute confusion, je choisissais néanmoins un autre titre.

Énorme changement de dernière minute est le titre d’un recueil et d’une nouvelle de Grace Paley (1922-2007), écrivain américain et militante. À priori, la nouvelle n’a rien à voir avec ce qui nous occupe ici — si ce n’est son engagement politique. Pour en résumer l’histoire très vite fait, il s’agit d’une femme qui, déroutée par l’érotisme de la nuque d’un chauffeur de taxi, voit sa vie basculer. Ailleurs, voici ce que l’auteur en dit : « Tout le monde dans la fiction comme dans la vie réelle a droit à un destin ouvert.» Voilà qui nous intéresse, toujours dans le ton de ces variations paradoxales, puisqu’ici les œuvres se présentent au premier abord comme étant toutes closes, bouchées, impassibles, hermétiques, étanches. Si l’étanchéité évoque le fait de ne laisser passer aucun liquide, gaz, sentiment ou être humain, l’action d’étancher signifie rendre étanche mais se rapporte aussi à l’action d’apaiser la soif, et ce, en buvant. Le verbe étancher produit donc cet effet d’omnipotence qui lui octroie le pouvoir d’arrêter l’écoulement d’un liquide aussi bien que de le faire couler pour produire un soulagement. Je me laissais dire alors que chacune des pièces de cette exposition était en quelque sorte l’analogie formelle de ce duo signifiant, de cette énormité contradictoire, de cette toute puissance. Anti-matière, avenue Thiers, le bloc en tôles perforées de Matthieu Clainchard, ainsi que Bruit vert cet autre petit monument, plus discret de par ses dimensions mais non moins envahissant, proposent la même problématique, c’est-à-dire faire œuvre de son propre retournement de situation, de sa propre annulation, de son propre « rendre nul ». Le bardage anti-squat se refermant sur lui-même repousse du rien à l’infini et pour l’éternité, tandis qu’en matière d’ingénierie sonore, l’usage du bruit vert consiste à synthétiser la réalité pour la faire disparaître par un jeu de miroir de fréquences identiques. Que se passe-t il à l’intérieur de cet énorme repoussoir inverti, qu’engendre la diffusion du réel dans le réel, qu’espèrent nos six candidats de cette anomalie démocratique propre à la Ve République qui pourrait tendre à leur donner plein pouvoir ? S’agit-il simplement de mettre la réalité un peu plus fort ? Doit-on attendre le signe de quelque chose qui …

— Allo ? Oui ? Nicolas ( … ) Ha bon, d’accord ( … ) Du coup on part là-dessus ? ( … ) Ok, donc ça ressemblerait à quoi au final, parce que là j’ai presque fini le texte ? ( … ) Et tu vas leur coller une pastille dorée sur le front ? ( … ) Non ? Pas une pastille ? ( … ) Ha, pardon, un cercle plein doré à l’or fin, ok ( … ) L’or, l’icône, la glande pinéale, le 3ème œil ( … ) Oui, oui je note ( … ) Tu leur « toyes » le visage … Attends c’est quoi « toyer » ? ( … ) Ha oui, je l’ai : « dénaturer un graffiti en le raturant » ( … ) Nan, nan, ça va aller, j’en étais justement là ( … ) Ok, ça marche, allez salut ( … ) Oui oui, je te tiens au courant, bise !

J’allais dire : Doit-on attendre quelque chose qui nuancerait cet état de fait ? Nicolas Milhé m’apporte une réponse en modifiant légèrement le projet de sa pièce. Alors oui, la nuance qui change l’état de fait, ça peut être ça aussi, la marque ésotérique d’une grande sagesse et d’une profonde connaissance de soi, l’impact potache d’un trou de balle à l’endroit du siège de l’âme ou pour Clainchard, le relâchement du bruit de la réalité. En tout cas, c’est certain, ces nuances offrent la possibilité d’une fuite, l’alternative de ne plus être étanche, mais d’étancher, car il est toujours temps d’agir, d’ouvrir les vannes et de soulager la soif et, car enfin, je le répète, merci Grace Paley, « tout le monde » et par extension une œuvre, un texte, une exposition, « tout le monde dans la fiction comme dans la vie réelle a droit à un destin ouvert ».

ENORMOUS CHANGE AT THE LAST MINUTE

(translated by Chloé Labaye)

No one would ever think about the word “fiance”1 when confronted to the enclosed, brownish monolith Mathieu Clainchard has built out of anti-squat cladding plates. No one would ever think about “fiance” either when wandering around Clainchard’s “bruit-vert” diffuser so as to catch a glimpse of the strange reality noise it produces. Similarly, no one would ever “engage” into trusting any of the six Presidents Nicolas Milhé has called back from the 5th French Republic and whose pictures are hanging on the walls. As they stare into the viewer’s eyes the six of them all seem to whisper “fiance”, “fiance”, “fiance”. The posters representing them, all covered up with multiple coats of shellac, a process known as the ‘french polishing’, look like fossilized remnants from previous electoral campaigns. They come along with an association of various paintings displaying different shades of green and blue, which echo the more or less positive outcomes of their presidential terms. When facing ‘Jacques Chirac’ and the blue monochrome whose colour slightly turns into brown, one cannot but wonder what to feel. Could it be trust? Certainly not.

So what is it then? Where does that “fiance” word come from? While the artists were finalizing their art piece, I indulged in reading a bit of poetry. I proceeded to read Verlaine’s Art Poétique (1874), vaguely remembering the ‘Nuance’ it featured, and a line caught my eye: “Oh ! la nuance seule fiance”2! “La nuance, seule fiance”, there it was, there was my title at last. At that very moment, I did not yet know that I had read the line too fast and had misunderstood it. “Nuance brings” had sounded like “droppings” (“fiance” as “fiente”). I must confess by then I still dwelled in the overall brownish atmosphere of the exhibition, quite a prominent colour I might say, although tainted by some red and blue tinges here and there. But the epiphany was to vanish soon. I quickly discovered the rest of the line. “Oh ! la nuance seule fiance le rêve au rêve et la flûte au cor !” Of course, “nuance fiance”, nuance brings together, only Nuance can bring about engagement. Now my article was about to bear the name of an uncertain marriage promise. What a shame. How could I persist fooling myself? That was the word “fiance”’s fault. It existed – in Ancient French – and could be independent from any allusion to the verb “fiancer”. But at the same time, it had a connection to it, and as remote and uncommon as it was, it nonetheless disclosed the very meaning I expected it to have. It referred to faithfulness, it suggested absolute trust, it looked like a pledge of allegiance, an oath to fidelity. But the line I had awkwardly shortened somehow still shed light on the exhibition. By associating unrestrained confidence with the idea of a nuance as a form of alteration or corruption, whether of a colour or of a political party, it embodied the whole paradox of the art pieces. The same paradox we, people, seem to acknowledge as we are willing to embrace the power of language even when spoken out by our contemporary politicians in the most perverted or “nuanced” way. Still, it pleased me to consider the “fiance” word in its ability to evoke the dip-shit civil ceremony we know as “fiançailles” (engagement ceremony) which, to me, always consisted of eventually choosing the colour of some depressing garden furniture. Anyway, by reading that line the way I intended to, I wanted to question the following postulate: should nuance be trusted? In any case, I decided to choose another title for my article, to avoid any further confusion.

Enormous Changes at the Last Minute is a collection of short stories by American writer and activist Grace Paley (1922-2007), and the title of one short story in particular. In theory, it does not have much to do with our subject, except for its political commitment. To sum up the plot, it is about a woman whose life completely changes after she is erotically aroused by the contemplation of the neck of a taxi driver. The author says about it: “Everyone, real or invented, deserves the open destiny of life.” That is particularly interesting regarding the self-contradictory nature of the whole exhibition. At first sight indeed, all the works seem enclosed, clogged, impassive and hermetical but they are also able to represent, to some extent, a way out of themselves, a possibility of overcoming their physical and practical limits through self-annihilation and self-cancellation. Antimatière/avenue Thiers, Matthieu Clainchard’s self-contained block of anti-squat cladding plates, is a construction which, despite its shape and colour, is deprived of the original repulsive function of its material. It can only repel nothingness into infinity and the whole point of it precisely lies in this reversed capacity. Clainchard’s Bruit vert, less imposing in its dimensions but as pervasive as Antimatière, deals with the same issue. Submitted to a system of identical sound frequencies meeting each other, Bruit vert synthesizes the noise of reality and pushes it out back into reality, making it disappear. What’s going on in this huge inverted repoussoir? What does the diffusion of reality into reality achieve? What do our presidential candidates hope for, a promise of election through universal suffrage and the benefit from a democratic process which nonetheless confers them an almost omnipotent power? Does it consist in turning up the volume of reality? Shall we expect a sign from…

“Hello? Yes? Nicolas (…) Oh alright, ok (…) so that’s what we set our minds on? (…) Alright, but tell me, what is it going to look like in the end, because I’ve almost finished the text you know? (…) You’re going to stick a gold patch on their foreheads, is that it? (…) No? Not a patch? (…) Ah sorry, a full circle gilded in fine gold, ok (…) Gold, the icon, the pineal gland, the third eye (…) you toy their face… wait, what is “toying”? (…) Oh got it, “scribbling over a graffiti to condemn it and make it obsolete” (…) it’s going to be fine, I was just about to go for it (…) Alright deal, see you then (…) I will, I’ll let you know, talk soon!”

I was about to say: shall we expect a nuance? Nicolas Milhé answered my question when he announced he slightly changed the direction of his work. That was it, a nuance could also be anchored in an esoteric mark on a forehead, in the infinite wisdom of knowing oneself; it could amount to a childish joke, the mark of a bullet hole exactly where the soul supposedly dwells. For Clainchard, nuance can be found in reality escaping its own sound. In any case, all these nuances and variations do offer a way out, a chance for alternative, a reversal of situations, and are the ones to broaden horizons. For as Grace Paley said, “Everyone – and even more so, a work of art, a text, an exhibition – real or invented, deserves the open destiny of life.”

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1« fiance » is Ancient French for trust, tribute, oath to fidelity, and also refers to the the verb « fiancer » (engage) and the word « fiançailles » (engagement);

it sounds like « fiente » (a bird’s feces, droppings) and also to « France » (the country), and could also be a short version of « confiance » (trust, confidence).

2« Oh! Only Nuance brings Dream to dream and flute to horn!”, in Art Poétique, Paul Verlaine,

translated by Eli Siegel in Hail, American Development, Eli Siegel,

Definition Press, 1986 (1st edition 1969).

Car nous voulons la Nuance encor,

Pas la Couleur, rien que la nuance !

Oh ! la nuance seule fiance

Le rêve au rêve et la flûte au cor !