Anti-nuit (Roman Moriceau)

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Alps

Alps, 2012 Sérigraphie à l’huile de vidange. 148 x 188 cm. © Photo : Pierre David, Musée des beaux-arts d’Angers.

rainbow

Rainbow, 2012. Peinture photochromique. 25 x 120 cm. © Photo : Pierre David, Musée des beaux-arts d’Angers.

 

Le sapeur congolais, quand il part faire une descente-frime le soir, porte des lunettes de soleil qu’il appelle des anti-nuit. Très bien, mais quel est le rapport avec le travail de Roman Moriceau ? À priori, ce n’est pas une remarque qu’on se fait quand on se promène parmi les impressions couleurs sépia de fleurs, de palmiers, là-bas de nuages, qu’on s’attarde devant les nostalgiques vues aériennes des Alpes, sépia elles aussi, qu’on remarque par hasard le petit arc-en-ciel au plafond, à peine visible, ou le titre I miss you d’une élégante et minimale forme noire sur fond blanc et qu’un peu plus loin on se dise qu’une autre forme noire ressemble, elle, à une cible et qu’ici cette sorte de minuscule logo Chanel est fait de — on s’approche, a-t-on a bien vu, oui, c’est bien ça — de crottes de mouches ? Cette dernière particularité, nous amène à vérifier plus en détail les informations disponibles : la couleur sépia est dûe à un procédé sérigraphique à base, oui, d’huile de vidange, l’arc-en-ciel, lui, est fait de petites touches de peinture photochromatique et les formes noires sont, pour celle qui a l’air de manquer à quelqu’un, on ne sait pas qui, le méconnu petit bout de pomme évincé du logo Apple, pour l’autre, celle qu’on prenait pour une cible, c’est en fait un simple copyright — comme nous en informe le sous-titre, dont maintenant on comprend que le © a été complété au feutre. Alors pourquoi suis-je là à bouquiner sur le phénomène de la Sape, autrement bien nommée la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes ? Quand je l’ai rencontré, Roman Moriceau m’a parlé de mode, c’est ça, et surtout de jeu des apparences. Il m’a dit avoir travaillé pour Martin Margiela, mais bien avant ça, il m’a dit avoir déjà beaucoup appris du Rêveur nu de J. C. Flügel, sur la parure vestimentaire. Il m’a parlé aussi de cette idée du cool dans les bouillantissimes boîtes de jazz des années 50, où on ouvrait les portes et les fenêtres à l’entracte pour avoir un peu d’air frais, il évoquait par là une façon d’être pour rester digne, une attitude des minorités mais aussi une mise à distance, l’attribut d’une génération qui ne correspond plus. L’apparence devient donc évidence, à travers la sape, quand je lis à propos de ces aventuriers — un terme qu’ils utilisent pour dire émigrés — que leur langage déplace les significations. Je lis aussi que ce jeu est sérieux, peu importe qu’il soit précaire et illusoire, et qu’il y a là une revendication de reconnaissance sociale, de liberté opposée au verrouillage idéologique, de bonheur en dépit des circonstances contraires et que c’est aussi une sorte de salut social par l’imaginaire, un retournement des apparences. Je lis que ce n’est pas seulement une parade ou un moyen de créer une ambiance et qu’on se trouve là face à une mise en spectacle des rapports sociaux où la dérision tient un rôle. On y voit plus clair, non ? Voilà pourquoi je pense à une paire d’anti-nuit en regardant le travail de Roman Moriceau.

chic on the wall

Chic on the wall, 2008-2011. Chiures de mouches. 3 x 5 cm.

 

 

Anti-night

The Congolese Sapeurs, when he leaves for a show-off-raid in the evening, wears sunglasses he calls anti-nights. Very good, but what’s the relation with Roman Moriceau’s work? In theory, this is not a comment one makes when strolling among the sepia coloured impressions of flowers, palm trees, there of clouds, which he delay in front of the nostalgic aerial views of the Alps, also sepia that we notice the little rainbow on the ceiling by chance, hardly visible, or the title I missed you of an elegant and minimal black shape on a white background and that a little further along we say that another black shape resembles a target and that here this sort of miniscule Chanel logo is made of – we approach, have we seen properly, yes it is in fact that – fly droppings? This last particularity, leads us to check the information available in greater detail: the sepia colour is due to a screen printing process which uses motor oil, the rainbow it made with small touches of Photochromic paint and the black shapes are for the one that someone seems to miss, we do not know who, the unknown little piece of apple cut out from the Apple logo, for the other, the one we took for a target, is in fact a simple copyright – as the subtitle informs us, whose © we now understand was filled in with a marker. Then why am I here reading about the phenomenon of the Sape, otherwise well named the Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes (Society of atmosphere setters and elegant people)? When I met him, Roman Moriceau spoke to me about fashion, that is it and above all the play of appearances. He told me he’d worked for Martin Margiela, but well before that, he told me he has learned a lot from J. C. Flügel’s Naked Dreamer on dress attire. He also spoke to me about the idea of the cool in the excessively boiling jazz clubs of the 1950s, where the windows and doors were opened during the interval to have some cool air; he also mentioned thus a way of staying dignified, an attitude of the minorities but also a distancing, the attribute of a generation that no longer corresponds. Appearance therefore becomes obvious, through the Sape, when I read about these adventurers – a term they used to refer to emigrants – that their language displaces meanings. I also read that this game is serious, regardless of whether it is precarious and illusory and that there, there is a demand for social recognition, of freedom contrasted with ideological locking, of happiness despite contrary circumstances and that it is also a sort of social salute through the imaginary, reversal of appearances. I read that this is not only a parade or a means for creating an atmosphere and that here we find ourselves faced with a dramatisation of social relationships where derision plays a part. Do we not see more clearly? This is why I think of a pair of anti-nights while looking at the work of Roman Moriceau.

Untitled (aquarelle)

Untitled (aquarelle), 2013. Glace à l’eau. 42×29,7 cm.

untitled(copyright)

Untitled (Copyright), 2010. Impression jet d’encre, stylo feutre. 70 x 70 cm. © Photo : Pierre David, Musée des beaux-arts d’Angers.

Article paru dans le catalogue du Salon de Montrouge, 2013.