Larache — ou bordel et dates (Yann Gerstberger)

(Paru dans le Quotidien de l’Art du 10 octobre 2013)

Il est 02h12 du matin, je suis en train de faire la vaisselle quand j’entends une série de petits cris aigus. Ça ne vient pas de la chambre de mon fils, non, ça vient de l’autre côté de la cloison, il y a de la musique. Je m’arrache difficilement de ce sommeil pour le moins laborieux et j’ai du mal à me rendre à l’évidence mais, il n’y a plus de doute : je suis en train de rêver que je fais la vaisselle et mon voisin s’envoie en l’air. Je suis dégoûtée. Du coup, j’hésite. Est-ce que je déprime ou est-ce que je bouge de là ? Pour peu qu’ils remettent le couvert, je décide d’allez lire mes mails. Dans la journée, j’avais envoyé un message à Yann pour lui parler de cet article que j’allais écrire sur lui. Je ne suis pas mécontente de le retrouver en plein milieu de la nuit sur fond de google-image-tombe-plage. « Pour le fun savais-tu que Jean Genet est enterré à Larache au Maroc (google image)? Ok. » et suis ravie de le savoir d’humeur taf, s’étant légèrement ken au surf en début de semaine. Petite précision, ça fait maintenant presque un an que Yann est parti vivre au Mexique et là, au moment même où je me distrait dans le noir face à mon écran blafard, il est à la plage. Passons. Donc bain de minuit dans l’actualité de Yann Gerstberger. Le sable est chaud et le ressac idem, j’entre sans difficulté dans sa rentrée artistique puisqu’il commence par m’évoquer la sortie de son catalogue Zicatela Ding1 « avec des artistes internationaux de renom ! », à savoir Lili Reynaud Dewar, Julien Goniche et moi-même. Pas désagréable, je me sens bien à l’aise, je passe les épaules et file une petite brasse de mémère la tête hors de l’eau. Il m’explique ensuite qu’il participe au troisième numéro du fanzine d’artiste DYStopie2, porté par le même studio de design graphique parisien, Adulte Adulte, auteurs de la charte de son propre catalogue et poursuit avec sa présence à la YIA ART FAIR3., ainsi qu’à la grande et très allèchante (de mon point de vue) exposition Decorum — tapis et tapisseries d’artistes, dont le vernissage a lieu ce 11 octobre, au Musée d’Art Moderne, peut-être aussi un solo show dans un project space à Oaxaca qui s’appelle Proyecto Parallel en octobre, mais pas sûr. Bon, voilà pour les plus ou moins grosses vagues de la rentrée, ça va, j’aperçois encore le rivage. Il s’agit maintenant de glisser un peu plus loin dans les ténèbres sans fond et le courant glacé qui vous fige les pattes arrières auxquelles s’agrippent de temps à autre quelques objets sans matière, j’ai nommé : la préparation d’une exposition personnelle, qui aura lieu au printemps 2014 au Confort Moderne. « Donc il y aurait beaucoup de tapisseries abstraites post earthquake et des sculptures post earthkaque — ou même disons post world — ou bien post anthropologie fictionelle, dans un mode E.T. téléphone maison,c ‘est-à-dire le passage où E.T. essaye de se connecter aux autres E.T. à l’aide d’objets pour enfants divers en lisière d’une forêt et qu’il est tout moribond. » Et là je me souviens de mon rêve, celui où je faisais la vaisselle. Je me souviens, comme dans tout rêve qui se respecte, que je ne faisais pas simplement la vaisselle, c’est-à-dire que je ne m’occupais pas de laver des assiettes,etc. mais que je lavais, texto — une sale page de l’Histoire — l’Histoire avec un grand H, nettoyage d’un meurtre, ou je ne sais quoi, d’un événement dans le genre, quelque chose d’à la fois louche et officiel, quelque chose qui fait tout ensemble bordel et date, quelque chose de trouble comme, au loin, dans le sable, une « tombe de plage mexicaine, un peu mal faite mais très colorée avec des passages béton brut et gros carrelage, avec beaucoup de fleurs synthétiques dessus toutes niquées par l’air marin ».

Texte publié dans le cadre du programme de suivi critique des artistes du Salon de Montrouge, avec le soutien de la Ville de Montrouge, du Conseil général des Hauts-de-Seine et du ministère de la Culture et de la Communication.

 

 

1. Ouvrage édité à l’occasion d’Art-o-rama 2013, salon d’art contemporain dont Yann Gerstberger était l’artiste invité. 

2. Auto-édition lancée en mai 2012. Chaque numéro se compose de trois journaux faits-main de seize pages donnant chacun carte blanche à un artiste différent. 

3 Fondée par Romain Tichit, YIA ART FAIR – Young International Artists – souffle sa troisième bougie, du 24 au 27 octobre 2013, au coeur du Marais à Paris.